Evaluation de l’accord UE-CEDEAO : La critique contre les APE s’amplifie

Le Quotidien | Dakar | le 24 octobre 2006

Evaluation de l’accord Ue-Cedeao : La critique contre les Ape s’amplifie

Mohamed GUEYE

Les Accords de partenariat économique (Ape) qui doivent ouvrir les frontières de la Cedeao aux produits de l’Ue, et réciproquement, seraient catastrophiques aux économies de la sous-région, selon les analystes de plusieurs Ong altermondialistes. Les dirigeants africains approuvent, mais semblent impuissants à agir.

Croire aux bienfaits du commerce pour le développement des pays pauvres, ne pousse pas pour autant des organisations comme Oxfam international, Enda Tiers-monde ou Africa Trade Network (Atn) pour ne parler que de celles-là, à approuver le projet de mise en place d’un marché commun entre l’Union européenne et les pays comme ceux de la Cedeao. Tout au contraire, ces structures, parmi bien d’autres, sont les premières à s’opposer à cette perspective de levée des barrières des pays d’Afrique de l’Ouest, qui doit avoir lieu à partir de janvier 2008. Elles jugent que cet accord est à l’avantage des produits des pays du Nord. Au moment où vient de se tenir à Abuja, une réunion d’évaluation de l’état d’avancement de cet accord, elles tirent sur la sonnette d’alarme.

L’Ue est en train de faire pression en faveur d’un agenda de libéralisation agressif dans les pays en développement, et tente d’imposer des règles sur la concurrence, l’investissement et la passation des marchés publics, qui ne contribueront pas au développement des pays de la zone de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), indique ainsi un communiqué de l’Ong Oxfam. Elle y indique que «les nouveaux plans du commerce extérieur de l’Union européenne, présentés par Peter Mandelson, à Bruxelles, constitueront une menace sérieuse pour le développement des pays pauvres, s’ils sont mis en œuvre». L’organisation dénonce l’agenda de l’Union européenne, qui veut accélérer la mise en œuvre de l’accord de libre-échange qui doit permettre de faire tomber les barrières économiques entre les produits de l’Europe et ceux des pays de la Cedeao.

Le communiqué d’Oxfam cite une responsable de cette structure, qui s’occupe de la campagne ‘’Pour un commerce équitable’’, Mme Céline Cherveriat, qui affirme : «L’Ue fait preuve d’une hypocrisie incroyable en appelant les autres pays à ouvrir leurs marchés et à traiter des obstacles non tarifaires alors qu’elle a les mêmes obstacles en place et qu’elle continue de verser des sommes considérables sous forme de subventions agricoles ayant des effets de distorsion des échanges». Oxfam déclare se préoccuper de la tendance de l’Ue à faire comme les Etats-Unis d’Amérique et de privilégier les accords commerciaux bilatéraux, au détriment du multilatéralisme. Pire, l’Europe veut faire un passage en force sur les questions relatives à l’investissement, la concurrence et la passation des marchés publics. Il semble que ce qu’elle propose est défavorable au développement, et va bien au-delà des normes demandées par l’Omc.

UN COMBAT INEGAL

Ensuite, contrairement aux souhaits de pays de plus en plus nombreux, l’Ue semble militer pour une totale réciprocité dans le désarmement tarifaire. Or, si théoriquement, la majorité des produits exportés des pays d’Afrique des Caraïbes et du Pacifique (Acp), sont exemptés de paiement de toute taxe, dans le cadre de la politique européenne dite de Aba, ou «Tout sauf les armes», d’autres barrières, beaucoup plus pernicieuses leur barrent l’entrée. Tous les acteurs africains et les organisations de la société civile demandent donc, face à cela, l’application d’un traitement spécial et différencié en faveur de ces pays parmi les plus pauvres du monde. D’ailleurs, en septembre dernier, les membres d’Oxfam qui lançaient la campagne ‘’Non aux Ape’’, avaient comparé ces accords à un combat de boxe qui opposerait un champion du monde des lourds à un boxeur amateur.

Dans un pamphlet publié il y a un an, et intitulé «Six raisons pour s’opposer aux Ape», Oxfam et de nombreuses autres organisations de la société civile disaient déjà : «L’approche européenne actuelle des Ape en tant qu’accords de libre-échange réciproques signifie cependant que les pays Acp sont invités à s’ouvrir aux produits de l’Ue avant d’être en mesure d’exercer une concurrence, ce qui pourrait être désastreux pour les économies et les moyens d’existence de ces pays. La réciprocité que l’Ue demande pourrait être particulièrement dommageable dans le domaine de l’agriculture, qui constitue un pilier pour les économies et les moyens d’existence de la plupart des pays Acp. Ceci est d’autant plus vrai que les dépenses globales de l’Ue pour la Politique agricole commune (Pac) resteront à environ 40 milliards d’euros par an jusqu’en 2013, et que l’agriculteur européen moyen reçoit cent fois plus en soutiens agricoles que les revenus moyens d’un paysan africain».

Si dans leur ensemble, les dirigeants politiques africains ont la même analyse de la situation, de nombreuses considérations bloquent leur vision. Ainsi, on a vu à Abuja, la semaine dernière, les ministres du commerce de la Cedeao qui, tout en reconnaissant le besoin de mettre l’accent sur la nécessité de financer la partie développement de l’Accord de Cotonou, qui est à la base des Ape, appelaient à une accélération du processus de mise en œuvre de ces Ape.

Au même moment, tout le monde entend le ministre sénégalais du Commerce, M. Mamadou Diop ‘Decroix’, demander l’exploration d’une alternative aux Ape, et qu’il appelle, «Un plan B». Qui consisterait sans doute à l’accélération du processus d’intégration économique des pays de la sous-région. Sans dire, par quel moyen.

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source: Le Quotidien