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Accord UE-Mercosur : qui sont les perdants et les gagnants du traité de libre-échange en France et en Europe ?

France Info | 17 janvier 2026

Accord UE-Mercosur : qui sont les perdants et les gagnants du traité de libre-échange en France et en Europe ?

Malgré l’opposition affichée par Emmanuel Macron et les manifestations d’agriculteurs, l’Union européenne (UE) a donné son feu vert. Le projet d’accord commercial entre le Vieux Continent et les pays membres du Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay et Paraguay) a reçu le soutien de la majorité des Etats membres de l’UE, vendredi. Après plus de vingt-cinq ans de négociations, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est ensuite rendue rendu au Paraguay, samedi 17 janvier, et a signé le traité.

Tous les secteurs économiques ne seront pas affectés de la même manière par cet accord, qui concerne aussi bien l’agroalimentaire que les industries automobile et pharmaceutique, ou encore les services. "Ça fait vingt-cinq ans que ce texte est négocié en impliquant tous les Etats membres, et au global, il est positif pour l’UE, sinon elle ne le signerait pas", assure à franceinfo Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste au Bureau d’information et de prévisions économiques (Bipe). Quel sera l’impact réel du traité UE-Mercosur pour les différentes filières concernées ? Franceinfo tente de lister les gagnants et les perdants de cet accord.

Viande : plutôt perdante

La filière et ses éleveurs se présentent comme les sacrifiés de l’accord. Les exportations de viande bovine du Mercosur vers l’UE s’élevaient déjà à 194 000 tonnes en 2023, d’après l’Institut de l’élevage(Nouvelle fenêtre) (Idele), mais l’accord prévoit que 99 000 tonnes de viande bovine du Mercosur pourront être importés par l’UE avec des droits de douane plus favorables, à 7,5% contre environ 13% habituellement, selon la base de données qui compile les mesures douanières dans l’UE (Taric)(Nouvelle fenêtre). La Commission européenne relativise l’impact de ces importations, rappelant que ce volume ne représentait que 1,2% de la consommation européenne annuelle en 2019.

Mais tous les morceaux de viande ne se valent pas et les pays du Mercosur exporteraient essentiellement des aloyaux, les morceaux les plus nobles du bœuf (faux-filet, rumsteck, côte de bœuf), d’après un rapport(Nouvelle fenêtre) d’une commission d’experts en 2020. C’est aussi "ce qui est le plus cher", précise Baptiste Buczinski, agro-économiste à l’Idele. "Ce type de morceaux structure les prix du marché, donc si on importe à bas prix, il y a un risque conjoncturel de faire baisser le prix du marché européen et, de fait, le prix payé aux éleveurs", prévient l’expert interrogé par franceinfo en 2024.

La filière bovine dénonce également les différences de normes sanitaires entre l’UE et le Mercosur, qui permettent aux pays sud-américains de produire de la viande moins cher. Pour autant, "dire qu’on va se faire envahir de bœuf aux hormones est faux", affirme Charlotte Emlinger, économiste au sein du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii). Elle rappelle que "les accords commerciaux sur les droits de douane ne réduisent pas les normes sanitaires aux frontières", et que l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada, le Ceta, avait suscité les mêmes inquiétudes sans qu’elle se soient concrétisées depuis.

Les éleveurs, eux, affirment que les contrôles des substances interdites sont insuffisants. La traçabilité "n’est obligatoire au Brésil que dans le petit Etat de Santa Catarina", et "pour l’exportation vers l’UE, elle n’est exigée que dans le dernier élevage et seulement 40 jours avant abattage", ce qui constitue "un frein à des contrôles efficaces, notamment parce que les bovins transitent entre de nombreuses exploitations pendant leur élevage", expliquait l’Idele(Nouvelle fenêtre) en 2024.

Les représentants des éleveurs de volaille français et européens sont aussi opposés à l’accord, car celui-ci autoriserait l’entrée de 180 000 tonnes de poulet sans aucun droit de douane, qui s’ajouteraient aux 994 000 tonnes déjà importées par l’UE en 2023, dont 319 100 tonnes depuis le Brésil, selon l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae)(Nouvelle fenêtre). L’interprofession européenne dénonce dans un communiqué(Nouvelle fenêtre) "une pression insoutenable sur des producteurs européens soumis aux règles les plus strictes au monde en matière sanitaire, de bien-être animal et de protection de l’environnement". L’économiste Charlotte Emlinger ajoute que la filière française en particulier est dans une situation difficile, à cause, entre autres, de "la concurrence intra-européenne, la distribution de la valeur ajoutée entre les différents maillons de la chaîne, le coût de l’énergie et de la main-d’œuvre…"

En revanche, la filière du porc "sera peu touchée par l’accord", anticipe auprès de franceinfo Anne Richard, directrice de l’interprofession de la viande porcine (Inaporc). "L’UE est autosuffisante en porc, en est même le premier exportateur mondial, et le quota d’exportation accordé au Mercosur [25 000 tonnes] n’est pas très conséquent." L’UE a importé 156 000 tonnes de porc en 2024, en grande majorité depuis le Royaume-Uni, d’après les données de la Commission européenne(Nouvelle fenêtre). "La filière porcine brésilienne utilise encore de la ractopamine, un produit interdit en France et dans l’UE", ajoute Anne Richard. Avant d’imaginer : "Pour nous, le risque de long terme, ce serait que ces quotas incitent les producteurs du Mercosur à adapter leur filière pour investir le marché européen."

Céréales, sucre et éthanol : plutôt perdants

La filière des céréales s’inquiète aussi de l’accord. L’interprofession française craint notamment une concurrence accrue "avec l’Argentine qui vient d’engranger une récolte record en blé", explique au Monde(Nouvelle fenêtre) Cédric Benoist, secrétaire général adjoint de l’Association générale des producteurs de blé. Pour autant, "je ne pense pas qu’on va se mettre à importer des céréales du Mercosur", répond Charlotte Emlinger, qui rappelle que "l’UE fait partie des grands exportateurs de blé, et les droits de douane actuellement imposés par l’UE ne sont pas très élevés". Mais Cédric Benoist redoute également que les difficultés de la filière volaille, accrues par le traité de libre-échange, se répercutent sur le marché des céréales, par une baisse de la demande d’alimentation animale en France.

Le traité va également permettre à l’UE d’importer "190 000 tonnes de sucre" sud-américain, "l’équivalent de la production annuelle d’une sucrerie" française, dénonce l’interprofession de la filière betterave-sucre-éthanol dans un communiqué publié en décembre(Nouvelle fenêtre). Cet accord met "en péril 50 000 hectares de betteraves, soit un huitième des surfaces betteravières françaises", selon le même texte, qui dénonce un "dumping environnemental des pays du Mercosur" puisqu’"aucun respect des normes de production européennes n’est prévu dans l’accord".

L’Union européenne a présenté en octobre des mécanismes de sauvegarde supplémentaires pour protéger les filières sensibles en cas de déstabilisation trop violente. Mais les interprofessions de la viande bovine, de la volaille, du sucre, des céréales et du bioéthanol ont signé des communiqués communs(Nouvelle fenêtre) pour dénoncer un "écran de fumée. Trop lentes à activer, juridiquement complexes et limitées dans le temps, [ces clauses de sauvegarde] ne font que constater les préjudices une fois qu’il est trop tard."

Vins et spiritueux : gagnants

Une des principales filières exportatrices en France, celle des vins et spiritueux, devrait sortir largement gagnante de l’accord UE-Mercosur, qui prévoit la suppression pure et simple des droits de douane de 27% actuellement imposés par le bloc sud-américain. "Il est important de pouvoir accéder à de nouveaux marchés", expliquait à franceinfo en novembre 2024 Tatiana Métais, déléguée générale du syndicat des Maisons de Cognac. Les accords de libre-échange comme celui avec le Mercosur "sont essentiels pour notre filière et nous y sommes donc favorables", assurait-elle, notamment dans un contexte de hausse des droits de douane imposés par les Etats-Unis et la Chine.

Mais "quand on dit qu’une filière gagne, ce n’est pas forcément le petit vigneron du coin qui va gagner", prévenait en novembre 2024 l’économiste Maxime Combes, chargé de mission à l’Association internationale de techniciens, experts et chercheurs (Aitec). "Ce sont plutôt les gros groupes et les intermédiaires qui gagnent réellement", ajoute le spécialiste, qui coanime le collectif national Stop Mercosur.

Parmi les gagnants de l’accord, on devrait également trouver les producteurs de produits bénéficiant d’une appellation d’origine protégée (AOP), contrôlée (AOC) ou d’une indication géographique protégée (IGP), car le Mercosur s’engage à les reconnaître et à les faire respecter, ce qui empêchera des producteurs sud-américains d’utiliser des appellations comme "vin de Bordeaux". En 2022, la France comptait 489 produits sous AOP ou AOC, dont 363 concernent des produits viticoles, et 260 IGP agroalimentaires, selon le ministère de l’Agriculture(Nouvelle fenêtre).

Lait et fromages : plutôt gagnants

L’accord de libre-échange prévoit d’autoriser des exportations européennes de fromage (30 000 tonnes), de poudre de lait (10 000 tonnes) et de lait infantile (5 000 tonnes) vers les pays du Mercosur, avec des droits de douane progressivement supprimés. Le beurre et les yaourts bénéficieront également d’une réduction des droits de douane sud-américains, et la reconnaissance des AOP, AOC et IGP bénéficiera aux producteurs de produits labellisés (comté, beurre Charentes-Poitou…).

"Dans le contexte géopolitique actuel, nous avons besoin de ces marchés", insiste auprès du Monde François-Xavier Huard, directeur général de la Fédération nationale de l’industrie laitière, qui regroupe de grands groupes agroalimentaires comme Lactalis, Savencia, Bel ou Danone.

Mais comme pour la filière viticole, dont les grands groupes et les intermédiaires seront les principaux gagnants de l’accord, il n’est pas dit que les éleveurs laitiers profitent beaucoup de ces nouvelles règles. "L’intérêt pour Lactalis sera surtout de pouvoir s’approvisionner sur les marchés internationaux plus facilement, explique Maxime Combes. Le petit producteur de lait, ce n’est pas lui qui va exporter. Lui, il aspire à être collecté." La Fédération nationale des producteurs de lait avait appelé dans un communiqué(Nouvelle fenêtre) d’octobre 2024 à "l’arrêt total des négociations" sur le traité, dénonçant "des concessions majeures" faites par l’UE sans "aucune mesure de réciprocité concernant les conditions de production".

Les filières industrielles : gagnantes

"On parle beaucoup de l’agriculture, mais c’est un accord global sur les relations commerciales, il y a tout un volet industriel et sur les services", rappelle l’économiste Anne-Sophie Alsif, qui ajoute que "l’accord nous permet d’augmenter nos exportations de produits à forte valeur ajoutée". Les pays du Mercosur devront cesser d’imposer des taxes sur les voitures européennes (qui augmentent leur prix d’achat de 35%), les équipements industriels (14% à 20%), la chimie (jusqu’à 18%), l’habillement (jusqu’à 35%), ou les produits pharmaceutiques (jusqu’à 14%).

La représentation de la Commission européenne en France souligne sur son site(Nouvelle fenêtre) que les suppressions de droits de douane bénéficieront à des secteurs français importants, comme les "machines et équipements électriques", les "appareils téléphoniques [ou] informatiques" (1,2 milliard d’euros d’exportations françaises vers le Mercosur en 2018), le "matériel de transport" comme l’aéronautique et les voitures (1,76 milliard d’euros en 2018), les produits plastiques et caoutchouc, les instruments optiques et médico-chirurgicaux…

Les services : gagnants

Les entreprises de services européennes seront également gagnantes, estime la Commission européenne, qui rappelait en 2019(Nouvelle fenêtre) que "l’UE exporte plus de 20 milliards d’euros de services vers les pays du Mercosur", et évoquait "de nouvelles possibilités d’investissement (...) dans le secteur tant des services que de l’industrie manufacturière". L’exécutif européen(Nouvelle fenêtre), qui affirme que les entreprises de l’UE rencontrent "un accès limité" aux marchés du Mercosur "et des conditions de concurrence inégales", anticipe des bénéfices pour "les services aux entreprises, les services financiers, les télécommunications, le transport maritime", ou encore "les services de poste et de courrier".

Les pays du Mercosur ouvriront leurs marchés publics aux entreprises européennes, à égalité avec les concurrents locaux. Pour autant, l’accord "n’empêchera pas l’UE ou le Mercosur de continuer à réglementer leurs marchés des services de manière non discriminatoire", et "ne libéralisera pas les services publics tels que les soins de santé ou l’enseignement publics", assure la Commission.


 source: France Info