Comment les accords commerciaux UE-Maroc participent au pillage du Sahara occidental
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La libéralisation progressive des produits agricoles depuis 1996
par Tomate sahraouie, 17 juillet 2025
Depuis 1969, les accords UE-Maroc suive un mouvement continu de libéralisation. Débuté en 1969 autour d’un simple protocole agricole (régime préférentiel, surtout pour les agrumes et primeurs, en contrepartie de contingents), les échanges se sont progressivement libéralisés, pour arriver à une situation de libre-échange quasi-intégral depuis 2012 : accès préférentiels de la plupart des produits agricoles marocains à l’UE, abolition de la plupart des droits de douane sur les produits agro-industriels transformés, forte augmentation des contingents pour les tomates, les agrumes, l’huile d’olive et les fraises.
Le démantèlement tarifaire entre le Maroc et l’Union européenne a largement renforcé la compétitivité de l’agriculture marocaine, dont la tomate est un des exemples emblématiques. Le pays s’est imposé comme un acteur majeur de la production, tirant parti de conditions climatiques et géographiques avantageuses. La saison de culture s’étend généralement d’octobre à mai, ce qui permet au Maroc de répondre à la demande européenne en période de faible production locale. La productivité élevée de la filière repose sur plusieurs facteurs : un ensoleillement quasi permanent, le recours généralisé aux serres, ainsi qu’une irrigation par goutte-à-goutte. À cela s’ajoute un coût de main-d’œuvre relativement bas, qui contribue à maintenir des prix compétitifs à l’export.
Ainsi, en 2024, les exportations agricoles du Maroc vers l’Union européenne ont atteint un niveau record, générant environ 7,7 milliards d’euros (+ 3,1% par rapport à 2023). L’Europe, notamment la France, demeure le principal débouché, absorbant 86% des volumes exportés. Les fruits et légumes frais constituent le socle de ces échanges, la tomate restant le produit phare de l’agro-export marocain. Les exportations de tomates ont atteint 649 000 tonnes en 2024, en hausse de 9%, dont 581 000 tonnes à destination de l’UE (+18%). En valeur, la tomate représente 29% des exportations agricoles marocaines vers l’UE, soit 1 milliard d’euros (+3% sur un an). Cette dynamique s’inscrit dans une tendance de fond : entre 2014 et 2024, les exportations agricoles marocaines ont bondi de 211%.
En parallèle, le Maroc impose ce même modèle agricole productiviste au Sahara occidental
Le Sahara occidental est un territoire non autonome, reconnu par l’ONU comme étant en attente de décolonisation. Depuis 1975, il est placé sous contrôle militaire et administratif du Maroc, en l’absence du référendum d’autodétermination pourtant prévu par les Nations Unies.
Dans ce contexte, le Maroc y a progressivement instauré un modèle agricole productiviste, centré sur la région aride de Dakhla-Oued Ed-Dahab, et orienté vers l’exportation de matières premières agricoles, principalement à destination de l’Europe.
Dans le cadre du Plan Maroc Vert (2008-2018), le royaume a implanté 1 100 hectares de monocultures intensives et irriguées, au détriment des cultures vivrières destinées à la consommation locale. La tomate en est devenue le produit phare : exportée presque intégralement vers l’Union européenne, elle représente aujourd’hui environ 90% de la production agricole du Sahara occidental, sur plus de 1 000 hectares, pour 64 000 tonnes exportées en 2022.
Avec la mise en œuvre de la stratégie Génération Green 2020-2030, le Maroc prévoit d’intensifier encore ce modèle agro-exportateur. Un vaste programme d’aménagement prévoit l’ajout de 5 200 hectares supplémentaires, accompagnés d’une usine de dessalement et d’un réseau massif d’irrigation. Là encore, la tomate constituera la culture dominante, avec des premières récoltes attendues dès fin 2025.
Les conséquences écologiques et sociales terribles de l’agrobusiness des tomates
Les lourdes conséquences sociales, environnementales et sanitaires du système marocain de production intensive de tomates sont bien connues. Elles sont décryptées encore récemment par l’Observatoire de la souveraineté alimentaire, du CCFD-Terre Solidaire (rapport « La France à table, le sud paie l’addition » publié en juin 2025), qui rappelle que ce modèle agro-exportateur est le « fruit de l’histoire coloniale » du Maroc.
Les accords commerciaux UE-Maroc favorisent le développement d’un modèle d’agrobusiness tourné vers l’exportation, au détriment de l’agriculture vivrière locale. Les hausses de prix sur les marchés locaux rendent des produits comme la tomate inaccessibles à une partie de la population marocaine. L’essor de l’agriculture industrielle entraîne aussi l’accaparement des terres et de l’eau, leur exploitation intensive, aggravant la précarité des petits producteurs locaux et réduisant leur autonomie alimentaire. De véritables « usines à tomates » prolifèrent, au détriment de l’environnement et des besoins des habitants. Enfin, ce modèle renforce des logiques de dépendance et de domination du Maroc vis-à-vis de l’Europe.
Sur le plan social, les ouvrières agricoles, mal payées (environ 80 dirhams par jour pour plus de 10 heures de travail), dénoncent des conditions de travail éprouvantes, sans droits syndicaux ni compensation pour les heures supplémentaires, dans un contexte d’inflation et de précarité croissante. D’un point de vue environnemental, la culture de la tomate, gourmande en eau (30 000 tonnes d’eau par hectare et par an), aggrave le stress hydrique dans la région d’Agadir, déjà frappée par la sécheresse et l’effondrement des nappes phréatiques. Pour compenser, un recours massif au dessalement d’eau de mer s’impose, mais ce processus est coûteux, énergivore et polluant, en raison du mix électrique marocain majoritairement carboné. Ce modèle agricole, désormais peu rentable pour les petits producteurs, bénéficie surtout à de grandes entreprises (Azura, Idyl…) tout entière tournées vers l’exportation, tout en menaçant la durabilité des ressources locales et en exacerbant les inégalités sociales.
Au Sahara occidental, le modèle d’agriculture intensive orienté vers l’exportation, calqué sur celui du Maroc, produit les mêmes effets délétères sur les plans social et environnemental. Il y a en plus une logique néocoloniale : les profits générés par cette filière bénéficient en grande partie aux grands groupes agro-industriels marocains, tandis que les Sahraouis restent exclus, privés à la fois du contrôle des ressources locales et des revenus qu’elles génèrent.
Les tomates au cœur d’une controverse juridique et politique entre l’UE et le Maroc
Initialement, le Sahara occidental est inclus dans le champ d’application des accords commerciaux entre l’Europe et le Maroc. Ce qui a été contesté en 2012 par le mouvement indépendantiste Front Polisario qui a saisi la justice européenne. Le Tribunal de l’UE puis la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) lui ont donné raison, précisant que le Sahara occidental ne fait pas partie du territoire marocain. De nouveau, en 2024, la CJUE a remis en cause les préférences tarifaires dont bénéficient les produits agricoles en provenance du Sahara occidental, poussant l’UE et le Maroc à redéfinir leur partenariat.
En janvier 2025, le Conseil d’État français a confirmé la décision de la CJUE, rappelant la nécessité de distinguer clairement l’origine des produits agricoles importés du Sahara occidental. Les produits issus du territoire doivent être étiquetés comme tels, et non comme provenant du Maroc. Cette mesure vise à garantir la transparence pour les consommateurs et à lutter contre la fraude à l’étiquetage.
Toutefois, la CJUE a précisé que seule l’Union européenne, et non les États membres, peut interdire l’importation de ces produits. Une situation ubuesque qui profite au Maroc car les exportations se poursuivent, alimentées par une stratégie marocaine bien rodée : les tomates cultivées au Sahara occidental sont expédiées vers la région d’Agadir, où elles sont conditionnées puis exportées vers l’Union européenne sous étiquette « Maroc ». Ce montage commercial soulève de nombreuses critiques, tant sur le plan juridique que sur celui des droits économiques des populations sahraouies.
Surtout, les tomates marocaines comme celles cultivées au Sahara occidental occupent les rayons de la grande distribution (Carrefour et Coopérative U, entre autres), sans que les consommateurs aient conscience des enjeux sociaux, politiques et environnementaux qui s’y rattachent. Face à cette opacité, un boycott éclairé pourrait-il devenir un acte militant ? Cesser d’acheter, interroger les enseignes, exiger des réponses. Après tout, pratiques RSE et plans de vigilance des multinationales ne sont-ils pas censés garantir la transparence sur les chaînes d’approvisionnement ?


