Declaration de Yaounde: L’OMC et le libre-échange engendrent la faim, la pauvreté et les inégalités
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Vía Campesina | 30 mars 2026
Declaration de Yaounde: L’OMC et le libre-échange engendrent la faim, la pauvreté et les inégalités
Un nouveau cadre de commerce basé sur la souveraineté alimentaire est urgent et nécessaire !
Plus de trente ans après la naissance de l’organisation mondiale du commerce (OMC), les organisations paysannes réunies au Cameroun renouvellent leur constat que l’OMC et les accords de libre-échange empêchent le développement des pays du Sud et conduisent à la ruine des petit⋅es producteur⋅rices sur tous les continents, à l’augmentation de la faim dans le monde et de l’endettement, à la destruction de l’environnement, et à la hausse des inégalités. Nous appelons à construire une alternative à l’OMC : un nouveau cadre de commerce basé sur la souveraineté alimentaire et la solidarité internationale.
Nous, des paysan⋅nes d’Afrique, d’Amérique Latine et des Caraïbes, d’Europe, d’Asie, des Pays Arabes, d’Amérique du Nord, nous sommes réuni⋅es du 24 au 29 mars 2026 – en parallèle de la 14ième conférence ministérielle (CM14) de l’OMC – pour lutter contre e système de commerce néolibéral des aliments prônés par l’OMC et les accords de libre-échange. Nous sommes aussi ici pour échanger avec les paysan.nes camerounais⋅es, pour apprendre des réalités de nos collègues petit⋅es pêcheur⋅euses et pour consolider la solidarité du mouvement paysan mondial. Nous sommes très reconnaissant⋅es de l’hospitalité incroyable avec laquelle la plateforme régionale des organisations paysannes d’Afrique Centrale (PROPAC) nous a accueilli⋅es.
Nous nous adressons solennellement aux États, et en particulier aux États du Sud global.
Il est grand temps de faire une évaluation critique des effets des l’OMC. Aucune des belles promesses sur un prétendu « cycle de développement » n’ont été tenues. Au contraire, l’OMC – au cours de ses 28 années d’existence – n’a été qu’un instrument de domination des grandes puissances du Nord global contre la souveraineté économique des pays du Sud. Les petit⋅es producteur⋅rices d’aliments ont subi les impacts du capitalisme et d’une idéologie délétère : l’idéologie néolibérale, selon laquelle tous les pays devraient abandonner leur souveraineté alimentaire pour importer au plus bas prix possible des marchandises alimentaires venues de l’autre bout du monde.
Aujourd’hui, la guerre impérialiste menée par les États-Unis et Israël en Iran conduit à un blocage massif des flux de commerce mondial et les pays qui ont accepté de sacrifier leur souveraineté alimentaire se trouvent pris au piège. La leçon est claire : faire dépendre l’alimentation de sa population des flux internationaux de commerce est suicidaire. L’utilisation de la nourriture comme arme pour punir collectivement des peuples est condamnable et doit être fermement combattue.
Chaque pays a le droit et le devoir de défendre sa souveraineté alimentaire, de façon à assurer que sa population mange à sa faim. Pour cela, les petit⋅es producteur⋅rices, paysan.nes, pêcheur⋅euses, éleveur⋅euses nomades, Peuples Autochtones, doivent être protégé⋅es et soutenu⋅es, car ce sont elles et eux qui produisent une alimentation saine pour plus de 70 % de la population mondiale.
Nous avons observé de près les négociations lors de la CM 14.
Comme d’habitude, les pays riches et les grands pays exportateurs ont tenté d’imposer un nouveau cycle de libéralisation, en poussant pour plus d’accès aux marchés pour l’agrobusiness et les entreprises multinationales. En favorisant la privatisation, ils entraînent la baisse des soutiens publics aux petit⋅es producteur⋅rices.
Nous déplorons qu’ils soient parvenus à imposer un accord sur la pêche qui va empêcher les pays du Sud de soutenir convenablement les petit⋅es pêcheur⋅euses artisanaux⋅les, tout en laissant libre court à la pêche industrielle qui détruit les océans. Les pays riches et agro-exportateurs proposent maintenant une « réforme de l’OMC » et une « nouvelle approche », ce qui signifie encore plus de néolibéralisme et de mondialisation des échanges dominées par les entreprises multinationales.
La position du groupe des pays africains nous a semblé de loin la plus favorable aux intérêts des populations rurales : les États africains reconnaissent l’importance de la souveraineté alimentaire, des prix justes pour les petit⋅es producteur⋅rices, des stocks publics et d’un soutien public à la production locale. Nous saluons ces positions. Cependant, voilà maintenant plus de 25 ans, depuis la ministérielle de Doha, que les pays du Sud réclament de prioriser la sécurité alimentaire, les stocks publics, le traitement spécial et différencié et les mesures de sauvegarde spéciales, et voilà 25 ans qu’ils ne sont pas écoutés. Lors de la CM14, ils ont été encore une fois absolument négligés.
Nous ne sommes malheureusement pas surpris.
La Via Campesina a compris dès le début des années 1990 que la mondialisation économique et les accords de libre-échange, et en particulier l’intégration de l’agriculture dans le processus de l’OMC, allait être dévastateur pour les petit⋅es paysan⋅nes du monde entier, du Nord comme du Sud. Nous avons constaté que les importations d’aliments à bas prix détruisaient les systèmes alimentaires locaux. Cela pousse les petit⋅es producteur⋅rices à la ruine, les contraint à abandonner leurs exploitations, à migrer et à devenir travailleur⋅euses migrant⋅es informel⋅les en milieu urbain.
Les travailleur⋅euses migrant⋅es sont les victimes principales de ce système néolibéral, privé.es de leurs moyens de subsistance chez elles et eux et exploité⋅es dans leurs pays d’accueil, ils sont souvent obligés de travailler dans l’agriculture industrielle pour des salaires misérables et avec des conditions de travail proches de l’esclavage. Les accords de libre-échange et leurs chapitres sur l’investissement conduisent à l’accaparement des terres, de l’eau et des territoires par des entreprises multinationales, qui chassent les populations rurales et saccagent notre environnement.
De Seattle à Cancun, de Hong Kong à Nairobi, de Buenos Aires à Genève et aujourd’huio encore à Yaoundé, nous nous sommes soulevé⋅es pour dire « Non à l’OMC ».Nous sommes contre tous les accords de libre-échange : aucun accord commercial ne devrait obliger un État à importer des denrées alimentaires qui détruisent sa production alimentaire locale. Notre métier n’est pas d’être en compétition avec les petit⋅es producteur⋅rices des autres continents, notre métier consiste à produire une alimentation saine pour nos concitoyen⋅nes sur nos territoires tout en protégeant l’environnement.
Nous avons décidé de ne jamais travailler avec l’OMC, et jusqu’à aujourd’hui, nous réaffirmons que nous ne sommes pas intéressé⋅es à négocier avec l’OMC. Nous sommes convaincu⋅es qu’aucune réforme ne peut faire de l’OMC une institution au service des peuples, c’est pourquoi nous affirmons que la seule réforme utile serait la disparition pure et simple de l’OMC.
Nous constatons que la disparition de l’OMC est en bonne voie, en particulier depuis que le président Trump a décidé en 2016 de ne plus nommer de juge à la cour d’appel de l’organe de règlement des différends. L’OMC a perdu tout ce qui rendait ses décisions contraignantes. L’OMC est devenue une organisation zombie, qui est en état de mort cérébrale mais qui dont le fantôme vient encore nous nuire.
Les grandes puissances, les États-Unis en tête, ne se privent pas de désobéir ouvertement à toutes les règles de l’OMC. Nous appelons les pays du Sud à en faire autant, en particulier pour développer les mesures de soutien et de protection de leur production alimentaire locale.
L’Union Européenne, le Brésil et la Chine tente de sauver les apparences en promouvant un mécanisme d’appel, le Multi-Party Interim Appeal (MPIA) : nous appelons les pays du Sud à refuser de rejoindre ce mécanisme qui ne fonctionnera que à leurs dépens.
L’HEURE D’UNE ALTERNATIVE A SONNÉ !
Il est temps pour tous les pays sincèrement préoccupés par le bien-être de leurs populations de travailler à la construction d’une alternative à l’OMC fondée sur la souveraineté alimentaire, l’auto-détermination des peuples et la solidarité internationale.
Depuis 2022, la Via Campesina a commencé à travailler à la construction d’un nouveau cadre de commerce basé sur la souveraineté alimentaire. Nous avons échangé entre paysan.nes de la Via Campesina, mais aussi avec d’autres mouvements sociaux internationaux de pêcheur⋅euses, de pastoralistes, de Peuples Autochtones, de mouvements de travailleur⋅euses urbain⋅es, etc.
Nous sommes aujourd’hui très fier⋅es de présenter publiquement notre proposition.
Notre proposition se fonde sur la primauté de la souveraineté alimentaire : l’alimentation est un droit, pas une marchandise et tous les peuples ont le droit de déterminer leurs systèmes alimentaires et les politiques publiques les plus appropriées pour soutenir les petit⋅es producteur⋅rices.
Nous considérons que le droit du commerce doit se soumettre aux droits humains, et en particulier aux droits des Peuples Autochtones (UNDRIP) et aux droits des paysan⋅nes et des autres personnes travaillant en zone rurale (UNDROP), de même qu’aux droits des travailleur⋅euses (OIT). Nous défendons le fait que le commerce doit être repensé en tant qu’instrument au service du bien mutuel, de l’auto-détermination des peuples, menant à une prospérité partagée entre les Nations.
Nous invitons tous les pays, et en particulier les pays du Sud, à travailler avec nous au sein des Nations unies pour construire ensemble ce nouveau cadre de commerce basé sur la souveraineté alimentaire.
Les espaces légitimes pour les négociations concernant l’agriculture, la pêche et l’alimentation sont le Comité mondial pour la Sécurité Alimentaire (CSA), la FAO et la CNUCED. Nous sommes conscient⋅es que ce processus prendra du temps, mais il est temps de se mettre à l’ouvrage pour reconstruire une économie fondée sur la dignité humaine et sur la souveraineté des peuples.
Globalisons la lutte, globalisons l’espoir !



