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Le Mercosur, une alliance pour prendre Trump à revers ?

Alternatives Economiques | 9 janvier 2026

Le Mercosur, une alliance pour prendre Trump à revers ?

par Hervé Nathan

Le rapt de Nicolas Maduro par les forces spéciales des Etats-Unis apporte de nouveaux arguments au débat sur le traité de libre-échange avec les pays du Mercosur. Jusqu’à présent, il ne s’agissait pour les tenants et les opposants dudit traité que de savoir combien de tonnes de bœuf (avec ou sans hormone ?) s’échangeraient contre combien de Mercedes ou de magnum de champagne, pour le plus grand bénéfice de qui et aux dépens desquels…

In extremis – la signature du traité par Ursula von der Leyen est imminente depuis que l’Italie a levé son opposition – la démonstration impériale de Donald Trump à Caracas, sa volonté affichée de domination du sous-continent latino américain (voire vers l’Arctique, on y reviendra), effacent les arguments économiques, sociaux, environnementaux.

Une nouvelle urgence stratégique, donc forcément supérieure aux autres, commanderait désormais nos priorités, et nous conduirait à signer au plus vite. Elle est résumée par Patrick Cohen dans son éditorial sur France Inter de mardi 6 janvier : « Alors que Trump nous a déclaré la guerre commerciale et qu’il veut régner en maître sur le continent américain, l’Europe dispose d’une opportunité unique de faire pièce à la puissance états-unienne sur son propre terrain. Dans une sorte de réplique au coup vénézuélien. »

Voici donc que le Brésil, l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay et leurs 260 millions d’habitants formeraient une alliance de revers contre l’impérialisme trumpien, comme autrefois la Russie tsariste était censée faire contrepoids à l’agressivité du Reich de Guillaume II…

On a envie de dire « faut pas rêver camarade ! »1 Une zone de libre-échange n’est pas une alliance militaire et on peut douter que même le président brésilien Lula aille plus loin que protester verbalement si d’aventure des marines devaient s’installer à Nuuk, la capitale du Groenland, pour y planter la bannière étoilée.

Quant au numéro 2 du Mercosur, l’ultralibéral argentin Javier Milei, dont la dette est garantie par les Etats-Unis, on peut parier qu’il approuverait l’invasion de la grande île arctique, lui qui prétend (ré)envahir les îles Malouines, territoire britannique.

Echec du libre-échangisme

Pour stopper la machine Trump, il faudrait alors bien d’autres arguments que celui du « doux commerce », qui, faut-il le rappeler, a déjà échoué lors de la confrontation sur les droits de douane « réciproques » imposés par Washington à l’UE au premier semestre 2025.

On ajoutera que désormais tout ce qui évoque l’ouverture des frontières (aux hommes, aux marchandises, aux capitaux) sert de carburant aux amis de Trump en Europe même, dont ce dernier compte bien qu’ils accèdent rapidement au pouvoir dans les différentes capitales du Vieux continent. Comme l’explique Dominique de Villepin, le trumpisme a deux faces : l’impérialisme sur la scène internationale, l’illibéralisme à l’intérieur des démocraties, y compris la nôtre.

Et comment demanderions-nous l’assistance de nos partenaires sud-américains dans une crise majeure avec les Etats-Unis alors que nous nous sommes littéralement aplatis devant le roi Donald, y compris pour des incidents en apparence mineurs ?

L’Union européenne (et la France) peut-elle exiger le respect de ses intérêts politiques lorsqu’elle se montre incapable de défendre les droits fondamentaux de l’ancien commissaire Thierry Breton, interdit du territoire américain pour avoir mis en place la législation européenne qui gêne Elon Musk et les autres clients de Trump ?

Thierry Breton rejoint les juges (dont un français) de la Cour pénale internationale, quasi interdits bancaires par la force du droit extraterritorial américain. Selon Libération, les juges qui ont condamné Marine Le Pen redoutent de subir un sort similaire. Il paraît que l’UE dispose d’instruments anticoercition, mais elle a manifestement oublié où elle les avait rangés…

Et la guerre d’Ukraine ne peut servir d’excuse à cette lâcheté. Dans cette affaire, les Etats-Unis sont passés de la posture d’allié des Européens à celle d’arbitre compréhensif pour l’agresseur. S’enfoncer dans la soumission ne donnera aucun résultat.

Trouver de nouveaux alliés

Différente est l’approche de l’accord du Mercosur développée par Guillaume Duval, ancien rédacteur en chef d’Alternatives Economiques et Josep Borell, ex-Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité. Dans leur tribune publiée par le Grand Continent, les auteurs, prenant acte de la fermeture des marchés américain et chinois préviennent :

« Sauf à risquer un appauvrissement massif et généralisé, autonomie stratégique ne peut cependant pas vouloir dire autarcie. »

Nous serions donc condamnés à développer des relations économiques avec d’autres régions du monde, le Mercosur, l’Inde, l’Afrique… alternatives à la force d’attraction mortifère des deux mastodontes mondiaux.

« L’Europe doit se tourner résolument vers le Sud pour y trouver des alliés afin de sauver le multilatéralisme et le droit international », écrivent-ils.

Les pays du Mercosur pourraient donc constituer avec l’UE « une matrice de résistance ». Une position pas si éloignée de celle Jean-Luc Demarty, ancien directeur général du commerce extérieur de la Commission européenne, et donc un artisan de l’accord :

« L’intérêt de l’accord pour l’UE et la France est évident. L’UE sera seule à bénéficier de conditions préférentielles sur ce marché. Dans le contexte du protectionnisme américain et de la menace chinoise, l’UE a intérêt à développer de nouveaux marchés auxquels il faut ajouter une dimension géopolitique importante compte tenu des liens historiques entre l’Europe et l’Amérique latine. »

Multilatéralisme assassiné

Mais se pose alors un débat que les deux auteurs ne refuseront certainement pas : n’est-il pas illusoire de vouloir sauver le multilatéralisme alors qu’il est en train de mourir sous nos yeux, assassiné par les deux puissances qui en ont le plus profité ?

Comme l’écrit l’économiste Vincent Vicard, « on ne peut pas aujourd’hui prétendre soutenir un système multilatéral d’un côté et signer en même temps des accords validant les droits de douane imposés par Trump au mépris de toutes les règles et le retrait des multinationales états-uniennes de l’accord de l’OCDE sur la taxation des multinationales ».

Si l’on veut maintenir les marchés ouverts, au minimum faudrait-il définir de nouvelles règles qui permettent aux sociétés concernées d’assurer à la fois leur cohésion sociale et l’avenir de la planète, en lieu et place de celles de l’OMC qui ont démultiplié la désindustrialisation en Occident et les atteintes à l’environnement. On en est loin.


 source: Alternatives Economiques