Renégociation de l’ACEUM: Les gens d’affaires américains prêchent la modération
La Presse | 8 décembre 2025
Renégociation de l’ACEUM: Les gens d’affaires américains prêchent la modération
par Ana Swanson, The New York Times
L’administration Trump a lancé cette semaine des audiences sur le remaniement de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), un accord de libre-échange signé par Donald Trump en 2020 durant son premier mandat.
Fermiers, universitaires, associations sectorielles et autres acteurs se sont réunis mercredi dans un bâtiment fédéral de Washington pour la première de trois journées d’audiences consacrées à l’évaluation de l’accord. L’objectif était d’influer sur les priorités de l’administration alors qu’elle se prépare à renégocier l’ACEUM dans les mois à venir.
De nombreux participants ont souhaité des améliorations à l’accord qui a remplacé l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et qui est révisé tous les six ans. En revanche, ils ont mis en garde l’administration Trump contre toute action faisant perdre les avantages d’un accord commercial qui permet à de nombreux produits essentiels de circuler sans droits de douane dans tout le continent.
Le serment d’Hippocrate évoqué
« L’objectif premier de la révision doit être de renforcer la compétitivité, et non de la compromettre », a souligné mercredi David Gantz, chercheur au groupe de réflexion Baker Institute for Public Policy, lors de son témoignage.
Il a cité une maxime de la profession médicale : « D’abord, ne pas nuire. »
Il transparaît de son propos une certaine inquiétude dans les entreprises et associations sectorielles à l’aube de la renégociation de l’ACEUM : le président dénigre souvent le libre-échange. L’idée que les États-Unis quittent l’accord inquiète les secteurs automobile, agricole et textile, qui en dépendent et ont organisé leurs activités en fonction de ses règles.
Vendredi, Jamieson Greer, représentant américain au commerce, n’a pas exclu que M. Trump saborde l’ACEUM : le président veut uniquement « des accords avantageux », a-t-il dit au site Politico.
Mercredi, M. Trump avait déclaré que l’accord « expire dans environ un an, et soit on le laisse expirer, soit on conclut – peut-être – un autre accord avec le Mexique et le Canada », ajoutant que ces deux pays avaient « profité des États-Unis comme presque tous les autres pays ».
L’antipathie de M. Trump pour le libre-échange n’est pas nouvelle. Avant les élections de 2016 et une fois élu, il a plusieurs fois menacé de supprimer complètement l’ALENA.
Il a souvent qualifié cet accord signé en 1992 de « pire accord commercial jamais conclu », lui attribuant la délocalisation d’emplois et d’activités manufacturières vers le Canada et le Mexique.
Durant son premier mandat, M. Trump a maintes fois semblé à un doigt de retirer les États-Unis de l’accord. En 2018, vers la fin des négociations, il a menacé d’écarter le Canada et de signer un accord seulement avec le Mexique.
Sept ans plus tard, M. Trump dénonce à nouveau tout accord donnant accès sans droits de douane au marché américain. Il a imposé des droits de douane à tous les pays, y compris au Canada et au Mexique.
Dès son retour au pouvoir, il a imposé des droits de douane à ces deux pays, invoquant leur rôle dans la facilitation du trafic de fentanyl vers les États-Unis. Il a ensuite imposé des taxes supplémentaires, notamment après une publicité ontarienne critiquant les droits de douane.
M. Trump a depuis suspendu plusieurs droits de douane sur le Mexique, en vertu, notamment, de ses bons rapports avec la présidente Claudia Sheinbaum. Il s’est montré plus dur avec le Canada, suspendant les négociations et affirmant que les États-Unis ne devraient pas importer de voitures, de bois ou d’autres produits canadiens et que le pays devrait devenir le 51e État américain.
Deux accords bilatéraux ?
Selon des sources de l’administration Trump, on envisage de scinder l’accord tripartite en deux accords bilatéraux, estimant que les négociations avec le Mexique étaient plus faciles que celles avec le Canada. M. Greer a évoqué cette possibilité dans son entrevue à Politico. La relation États-Unis–Canada est « totalement différente » de celle avec le Mexique, a-t-il dit.
Kim Glas, présidente du National Council of Textile Organizations, qui représente les fabricants américains, a averti que cela pourrait avoir des « conséquences imprévues ». Elle a dit souhaiter des améliorations à l’ACEUM, mais selon elle, le message le plus important de son secteur est que l’accord commercial doit être préservé.
Elle a fait valoir que l’ensemble des usines et ressources des trois pays permet aux fabricants de produire des produits bon marché et de qualité rivalisant avec les produits fabriqués ailleurs. « L’ACEUM est un accord essentiel pour l’industrie textile américaine afin de concurrencer la Chine et l’Asie », a déclaré Mme Glas.
Une partie du secteur agricole a plaidé pour une révision limitée du pacte, décrivant le Mexique comme un marché « indispensable » pour l’orge et le maïs américains et un important fournisseur de fruits et légumes frais. Mais les producteurs maraîchers – avocats, poivrons, courges, etc. – de Californie et de Floride ont dénoncé les bas prix de la concurrence mexicaine et réclamé plus de protection, surtout durant les périodes de pointe saisonnières.
M. Trump et ses conseillers critiquent les importations canadiennes et mexicaines, les accusant de causer la faillite d’usines américaines, surtout dans l’automobile. Ils dénoncent les barrières commerciales canadiennes aux produits agricoles américains et reprochent au Mexique de faciliter la réexportation aux États-Unis de produits chinois. L’ACEUM a été négocié et signé par M. Trump, mais le président réclame aujourd’hui un « bien meilleur accord ».
Jusqu’à présent, les entreprises américaines qui dépendent de l’ACEUM profitent du régime commercial mondial de M. Trump. Car même si ses droits de douane sur les produits du Canada et du Mexique sont nominalement élevés, la plupart des exportations de ces pays vers les États-Unis demeurent exemptées en vertu de l’ACEUM.
De nombreuses entreprises ont réagi en faisant qualifier leurs produits aux règles de l’ACEUM afin de pouvoir les expédier aux États-Unis depuis le Canada et le Mexique. Et les États-Unis n’ont pas déchiré l’accord.
Cela reflète-t-il un soutien de l’administration Trump à l’accord ? Ou est-ce simplement que ses responsables n’ont pas encore eu le temps de s’en occuper ? On le saura bientôt. Le texte de l’ACEUM prévoit que les dirigeants des trois pays doivent se réunir dès juillet 2026 pour réexaminer l’accord.
Cet article a été publié dans le New York Times.


