l’Humanité | 30 juin 2025
Notre agriculture sacrifiée au nom du libre-échange
A partir des propositions de la Commission européenne, les importations massives de produits agricoles en provenance des pays tiers n’en finissent pas de faire chuter les cours du blé, du maïs, de l’orge, de la betterave à sucre et de biens d’autres produits agricoles au départ de la ferme en France . Notre souveraineté alimentaire recule dans toutes les filières et la canicule de ce début d’été va aggraver la situation.
Ces dernières semaines, nous avons souvent dénoncé les prix anormalement bas payés aux producteurs français de blé et de maïs. Ces prix, globalement inférieurs aux coûts de production, obéissent aux cotations hebdomadaires au port de Rouen pour le blé et à Creil pour le maïs. De 181euros la tonne le 17 juin, le prix du blé est remonté à 193 euros une semaine plus tard. Mais on est loin des chiffres de 2022 avec un prix supérieur à 300 euros la tonne. Ajoutons que le prix payé au départ de la ferme est souvent inférieur de 20 euros par tonne, en moyenne, à celui des salles de cotation. Car il faut prendre en compte les coûts du chargement et du transport jusqu’aux ports d’embarquement pour l’exportation. Tombé à 168 euros la tonne le 17 juin à Creil, le prix de la tonne de maïs est remonté à 175 le 26 juin, loin aussi du prix moyen supérieur à 280/ entre septembre 2022 et le printemps 2023. Selon les observateurs des marchés, la petite hausse observée en une semaine serait imputable au « coup de chaud en cours sur une partie de l’Europe et sur l‘ensemble du territoire français ». Ce coup de chaleur « fait craindre un impact sur les cultures en place » dont les rendements pourraient chuter.
Nous avons montré à de nombreuses reprises depuis plus de deux ans que les trop bas prix du blé, du maïs et de l’orge en France étaient surtout imputables à la suppression des droits de douane sur les céréales importées d’Ukraine dans l’Union européenne. C’est aussi le cas pour les graines oléagineuses comme le tournesol, le sucre de betterave, la viande de poulet et les œufs de poule. Cette décision fut prise par les pays membres de l’Union européenne sur proposition de la Commission pour soutenir l’effort de guerre du gouvernement ukrainien contre l’invasion du pays par l’armée russe.
Nos paysans ne doivent pas payer la guerre en Ukraine
Mais l’Europe fait payer cet effort de guerre à nos agriculteurs, lesquels n’ont aucune responsabilité dans ce conflit. Tandis que la Commission est en train de négocier un nouveau projet d’accord avec l’Ukraine, celui de 2022 étant arrivé à son terme, l’Europe prépare aussi une nouvelle sanction contre la Russie. Si elle entrait en vigueur, elle serait également payée par nos paysans et pas seulement le céréaliers. Selon les informations actuellement disponibles, un dispositif devant débuter le 1er juillet 2025 vise à sanctionner la Russie en taxant de 40 euros chaque tonne d’engrais azotés exportée par ce pays en Europe. En janvier 2026 elle passerait à 60, puis à 80 un an plus tard pour atteindre 315 euros en 2028. Pour saisir l’importance de ces chiffres, il faut savoir que le prix de la tonne d’engrais azotés importée de Russie en Europe coûte environ 350 euros actuellement contre un prix moyen de 200 euros avant le début de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. On peut penser que la progressivité des taxes réduirait les volumes d’engrais azotés exportés dans l’Union européenne par la Russie. Mais cette sanction donnerait des marges à d’autres pays producteurs d’engrais azotés pour augmenter les prix de leurs exportations en Europe.
Vers un recul du budget de la Politique Agricole Commune
D’un côté, l’Europe donne des facilités à l’Ukraine pour nous exporter de gros volumes de produits agricoles, ce qui fait chuter les prix payés aux paysans dans les pays membres de l’Union et fait reculer globalement la souveraineté alimentaire de ces pays. De l’autre côté, surtaxer les engrais azotés importés de Russie fait croître les coûts de production que subissent les paysans européens, qu’ils produisent des céréales, des graines à huile ou des fourrages pour nourrir le bétail dont les vaches laitières, les brebis, les chèvres et les bovins à viande.
Ajoutons que la Commission européenne présentera le 26 juillet prochain ses propositions de réforme de la Politique Agricole Commune (PAC). Mais cette annonce « ne sera pas complète » selon Christian Hansen, le commissaire Luxembourgeois en charge de l’Agriculture. Depuis des mois, les syndicats agricoles des pays membres de l’Union européenne redoutent une réduction du budget consacré à l’agriculture alors que les pays membres de l’Union européenne sont incités à augmenter leur budget militaire jusqu’à atteindre 5% du Produit Intérieur Brut (PIB) afin de produire plus de bombes, de chars et d’avions de chasse.
La Commission veut aussi convaincre les pays membres de l’Union européenne que le moment est venu de signer l’accord de libre-échange qu’elle a négocié en 2019 avec les pays du Mercosur. Elle prend prétexte de la politique douanière de Donald Trump pour affirmer qu’il faut accroître les échange avec les pays d’Amérique du sud. L’Europe pourrait leur vendre plus produits industriels à condition d’importer davantage de produits agricoles dont les viandes bovines et de volailles, en plus du soja, du maïs, du sucre de canne et d’autres produits. De quoi accélérer le processus de déforestation en Amazonie dont le recul des superficies boisées da été de 800.000 kilomètres carrés ces dernières décennies selon les agronomes auteurs d’un ouvrage collectif (1) qui vient de sortir.