RTBF | 1 avril 2026
Trois traités de libre-échange en un an : le commerce, une diplomatie parallèle pour l’Union européenne ?
Par Julien Beauvois
La multiplication d’accords bilatéraux entre l’Union européenne et le reste du monde laisse entrevoir une stratégie européenne d’émancipation de ses dépendances commerciales à la Chine et aux États-Unis, qui ont fait de la guerre commerciale une arme de terreur mondiale. André Sapir, professeur d’économie à l’ULB, chercheur au centre de réflexion économique européen Bruegel et Gonzague Vannoorenberghe, professeur d’économie à l’UCLouvain, analysaient dans Le Monde en direct cette diplomatie alternative par le commerce menée par l’Union européenne.
Après les États du Mercosur et l’Inde, l’Australie. En quelques mois, l’Union européenne a finalisé plusieurs accords de libre-échange dont les négociations s’éternisaient depuis plusieurs années, un "big bang de nouveaux accords commerciaux", s’est félicitée la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen lors de la signature du traité de libre-échange avec l’Australie. "Un des piliers de la politique économique européenne", a-t-elle ajouté, en annonçant que les discussions progressent avec les Philippines, la Thaïlande et la Malaisie, pour bâtir "une communauté mondiale attachée au commerce libre et équitable".
Une attaque à peine cachée à la diplomatie des droits de douanes du président américain Donald Trump et à son protectionnisme agressif ? "C’est quelque part un moyen de dire aux États-Unis que nous n’avons peut-être pas le porte-avions Gerald Ford, on n’a peut-être pas d’autres armes, mais nous avons un certain poids en termes commerciaux", estime André Sapir.
Une alliance économique des puissances moyennes pour s’émanciper des États-Unis et de la Chine ?
Si le contexte géopolitique a sans doute accéléré la conclusion de ces accords commerciaux, "l’essence du projet européen, c’est la libéralisation", remarque Gonzague Vannoorenberghe. "On a plutôt une accélération qu’une exposition des traités bilatéraux". Cette tendance naturelle de l’Union européenne à se rapprocher commercialement des autres pays du monde pourrait aujourd’hui s’avérer gagnante stratégiquement, analyse André Sapir : "Déjà avant ces derniers mois, en signant des accords avec le Canada, le Japon, le Royaume-Uni, la Turquie, le Mexique, l’Indonésie, etc., nous avons effectivement un cercle d’amis de puissances moyennes. Est-ce que l’Union Européenne est en train d’essayer de dire qu’il y a un certain nombre de problèmes, avec les États-Unis et la Chine, et qu’on prend avec d’autres, une initiative pour malgré tout garder un monde de règles ?".
Pour le chercheur, ces accords de libre-échange ont avant tout "une valeur défensive", pour garantir à l’Union européenne un certain accès aux marchés mondiaux et à certaines ressources, comme les minerais stratégiques australiens, tout en essayant de réduire ses dépendances aux importations chinoises et états-uniennes. "C’est ne pas perdre en fait, ne pas gagner plus non plus", résume André Sapir. "L’UE est bien obligée de prendre une assurance contre les risques, une assurance d’accès au marché pour nos exportations, et d’accès à différentes matières premières".
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L’Union européenne toujours largement dépendante du commerce avec les États-Unis
L’idée d’une "troisième voie" moins dépendante des géants du commerce international a encore du chemin à faire, selon les calculs de Gonzague Vannoorenberghe : "Si on additionne les exportations européennes actuelles vers le Mercosur, l’Australie et l’Inde, c’est entre 5 et 6% du total de nos exportations. Les États-Unis seuls en représentent 20%". Le spécialiste du commerce international estime que "même avec une croissance phénoménale" des partenaires commerciaux de l’UE, "on ne va jamais arriver à des niveaux comparables aux échanges avec la Chine ou les États-Unis".
La valeur de ces accords est donc surtout symbolique dans le grand jeu géopolitique. L’Union européenne peut prétendre défendre un autre modèle de dialogue commercial et d’échanges, sans passer par la brutalité entre États. Reste que les accords de libre-échange ne sont pas toujours facilement acceptés par la population européenne, comme l’ont montré les manifestations d’agriculteurs à Bruxelles contre le traité du Mercosur ces derniers mois.