« Libre-échange : des questions à se poser maintenant »

Ouest France | 16 avril 2026

« Libre-échange : des questions à se poser maintenant »

par Jean-Marc Jancovici

Ingénieur, consultant en énergie -climat, fondateur et président de The Shift project, co-auteur avec Christophe Blain de la bande dessinée « Un monde sans fin » (Dargaud, 2021). Post publié initialement le 30 mars sur le compte LinkedIn de l’auteur.

« Après l’Amérique Latine (avec le Mercosur) et l’Inde, c’est au tour de l’Australie de faire l’objet d’un traité de libre-échange avec l’Europe. À chaque fois, l’espoir est évidemment que les exportations dépassent les importations.

Ces traités engagent des durées longues. Une fois que les appareils économiques sont configurés pour exporter (par exemple le vin en France), ou pour se greffer sur des importations (par exemple la grande distribution non alimentaire en France), ils vont tout faire pour maintenir la situation qui leur est favorable.

Ces échanges à longue distance ne sont physiquement possibles qu’avec l’existence de bateaux de forte capacité. L’aérien est marginal dans le commerce transocéanique.

Ces bateaux de la marine marchande utilisent du fioul lourd, produit lors du raffinage du pétrole. Or, la production mondiale de pétrole conventionnel, qui diminue déjà depuis 2008, devrait être divisée par plus de 2 d’ici 2050, et le « pétrole de schiste » américain ne croit quasiment plus.

Dans ce contexte, se pose une question évidente : y aura-t-il le carburant pour faire avancer les bateaux dans les prochaines décennies ?

Tout d’abord, il ne sera pas possible d’avoir juste du fioul lourd pour les bateaux si les transports terrestres n’utilisent plus de pétrole. Le raffinage de ce dernier produit toujours, certes en quantités variables, de l’essence, du diesel, du naphta (des molécules qui servent pour la chimie organique), du kérosène et du bitume.

Aucun raffineur ne va vendre que le fioul lourd et jeter tout le reste à la rivière ! Et donc si la demande en essence et diesel routier n’est plus là, il n’y aura plus de fioul lourd juste pour les navires. Certes, on peut probablement changer les moteurs, mais il y a un sujet de rythme si c’est cela qui se passe.

Alternatives limitées

Les alternatives non fossiles pour les gros bateaux sont limitées :

 pour passer toute la marine mondiale aux biocarburants, il faudrait une quantité de biomasse hors de proportion avec ce qui sera disponible, au surplus dans un climat adverse

 la voile n’est possible que pour des petites unités

 la nucléarisation ne pose pas de problème technique (c’est déjà le cas pour de nombreux bâtiments militaires, souvent plus petits que des porte-conteneurs), mais on ne peut pas nucléariser 12 000 bateaux de fort tonnage (nombre actuel hors pétroliers) en quelques décennies.

Revenons à la question, donc : ces traités de libre-échange ne reposent-ils pas sur une hypothèse, discutable, que les bateaux de la flotte mondiale seront toujours aussi nombreux à circuler dans les décennies à venir ? Notons que, depuis 2008 (date du maximum pétrolier conventionnel), la part du commerce mondial dans le PIB mondial n’augmente plus…

Par ailleurs, si le mot d’ordre est « souveraineté », est-ce en rendant notre économie plus dépendante de consommateurs et de producteurs situés « loin » que nous prenons la bonne direction ?

Autant de questions qu’il serait bon de se poser avant plutôt qu’après ! »

source : Ouest France

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