Résister aux empires de la Big Tech (et à leurs règles commerciales)
par bilaterals.org, 30 avril 2026
Le 25 avril 2026, Global Justice Now et le Balanced Economy Project ont organisé à Londres la conférence « Résister aux empires de la Big Tech ». Dans une salle comble, les intervenant·es – parmi lesquels l’auteur et militant Cory Doctorow [1], la cofondatrice d’IT for Change Anita Gurumurthy [2] et la chercheuse Sofia Scasserra [3] – ont martelé un message limpide : les règles sur le commerce numérique consolident la mainmise des géants technologiques sur l’économie numérique. Ces règles doivent être combattues.
Pour la plupart des gens, les dérives de l’économie numérique prennent la forme de publicités intrusives, d’atteintes à la vie privée sur les réseaux sociaux ou de l’implantation massive de centres de données à travers le monde. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Sous la surface, il y a des ouvriers du textile en Inde surveillés par des caméras dotées d’intelligence artificielle, des algorithmes qui discriminent les chauffeuses Uber, des paysannes endettées suivant des conseils numériques défaillants, ou encore des livreurs Amazon contraints d’uriner dans des bouteilles en plastique pour tenir des cadences intenables.
Ces réalités ne tombent pas du ciel. Elles sont rendues possibles, et renforcées, par des règles sur le commerce numérique inscrites à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et dans de nombreux accords de libre-échange.
Tout commence en 1998, lorsque l’OMC adopte un « moratoire sur les transmissions électroniques » qui interdisait l’application de droits de douane sur les produits numériques. À l’époque, Facebook et TikTok n’existent pas encore, et rares sont ceux qui comprennent qu’on est en train de poser les fondations d’une architecture future d’impunité. Depuis, ce moratoire est reconduit presque automatiquement, dans une indifférence quasi générale.
Dans son sillage, un enchevêtrement dense de règles s’est déployé dans les accords commerciaux bilatéraux et régionaux, ainsi que dans des accords numériques spécifiques. Résultat : les entreprises technologiques peuvent extraire des données des pays signataires et les transférer ailleurs pour les traiter. Les États perdent le contrôle, y compris sur des informations hautement sensibles comme les données de santé, car les obligations de stockage et de traitement locaux sont souvent limitées. Parallèlement, les règles protégeant les algorithmes et les codes sources empêchent toute enquête publique sur les risques, tels que failles de sécurité, biais systémiques, discriminations. Comme dans d’autres secteurs, les politiques favorisant des services numériques locaux sont généralement interdites, consolidant encore la domination de la Big Tech.
L’ensemble de ces règles nourrit une nouvelle forme de capitalisme monopolistique, aussi brutale que celle des barons voleurs du XIXe siècle, comme Rockefeller, Carnegie et Vanderbilt. Aujourd’hui, les géants technologiques accumulent des richesses colossales en exploitant le travail et les ressources naturelles. Leur expansion s’accélère, portée par l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle et la prolifération des centres de données. Ces infrastructures exigent des quantités d’énergie gigantesques : certains nouveaux pôles consomment plusieurs gigawatts et engloutissent chaque année des milliards de dollars d’électricité. Selon un scénario de l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique mondiale des centres de données pourrait atteindre 1 000 térawattheures d’ici 2030, soit l’équivalent de la consommation du Japon. À l’heure des crises climatique et énergétique, cette trajectoire relève de la dystopie.
L’expansion est aussi verticale. Google, par exemple, ne se contente plus de fournir des services : l’entreprise investit massivement dans les infrastructures, la fabrication de puces et l’approvisionnement énergétique pour ses centres de données dédiés à l’IA. Elle verrouille ainsi toute la chaîne de valeur numérique. Ce modèle monopolistique se répand désormais dans d’autres secteurs de l’économie mondiale.
Les règles commerciales ne se contentent pas de consolider la capacité de la Big Tech à capter des données pour entraîner ses modèles d’IA, cibler la publicité ou fournir des services. Elles limitent aussi la possibilité, pour les utilisateurs et utilisatrices, de réparer ou modifier leurs appareils, qu’il s’agisse de smartphones, de tracteurs ou de pompes à insuline. À l’origine : les dispositions anti-contournement introduites aux États-Unis en 1998 avec le Digital Millennium Copyright Act. Dans ce cadre, même la rétro-ingénierie réalisée pour améliorer un produit peut être criminalisée, avec à la clé jusqu’à cinq ans de prison et 500 000 dollars d’amende pour une première infraction.
Les États-Unis ont ensuite exporté ces règles à travers leurs accords commerciaux avec de nombreux pays, notamment l’Australie, le Chili, la Jordanie et le Maroc. Lors des négociations de l’accord de libre-échange entre les États-Unis et l’Amérique centrale (regroupant le Costa Rica, le Salvador, le Guatemala, le Honduras, le Nicaragua et la République dominicaine), des menaces de restriction des importations de café auraient été utilisées pour imposer leur acceptation. Aujourd’hui, des dispositions similaires figurent dans des accords tels que l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste, l’Accord États-Unis–Mexique–Canada (qui a remplacé l’ALENA), ainsi que dans des accords commerciaux de l’Union européenne.
Comme le résume Cory Doctorow, de nombreux produits numériques sont tout simplement conçus pour être mauvais.
Et la Chine dans tout ça ? Plusieurs des plus grandes entreprises technologiques mondiales, comme Tencent, Huawei, Alibaba et Baidu, sont chinoises et exercent une influence à l’échelle globale. Pourtant, comme le souligne Sofia Scasserra, la stratégie chinoise diffère. Elle semble davantage centrée sur le contrôle des infrastructures que sur la domination des flux de données ou de la propriété intellectuelle. Le caractère non contraignant des règles relatives aux transferts de données dans les accords commerciaux de la Chine, ainsi que son positionnement en faveur de l’open source sur certains aspects de l’écosystème de l’intelligence artificielle, témoignent d’une approche distincte.
Des stratégies différentes, donc, mais une ambition commune : dominer la course technologique, sans véritable considération pour les populations marginalisées ni pour les limites environnementales.
Mais rien n’est joué. En 2026, lors de la conférence ministérielle de l’OMC au Cameroun, le moratoire sur les transmissions électroniques a été rejeté pour la première fois, à la suite d’un veto du Brésil, au grand dam des États-Unis. Un tournant important, même si ses conséquences restent incertaines. Les États vont-ils commencer à taxer les produits numériques ? Cela ouvrira-t-il la voie à une agenda plus progressiste ? Pour l’instant, le moratoire survit dans de nombreux accords bilatéraux, et les États-Unis continueront probablement à faire pression pour protéger leurs géants technologiques. Mais le signal politique est fort.
Une leçon ressort clairement de la conférence : une véritable alternative progressiste ne peut se limiter à la souveraineté ou au contrôle des données. Développer des champions technologiques nationaux pour rivaliser avec ceux des États-Unis ou de la Chine suffirait-il à construire un système plus juste ? Rien n’est moins sûr.
Ce qu’il faut, c’est replacer la dignité et les droits collectifs au cœur des politiques numériques. Cela implique une gouvernance démocratique de l’ensemble de l’écosystème : données, infrastructures, intelligence artificielle, algorithmes. La question centrale n’est pas seulement de savoir qui contrôle les données, mais si la « datafication » de la société doit elle-même être remise en cause. À quoi doivent servir les données ? Comment gérer les informations sensibles dans les domaines de la santé, de l’éducation et du monde du travail ? Qui profite des infrastructures numériques construites sans contrôle public ? Et à quoi ressembleraient des algorithmes véritablement progressistes ?
Des alternatives existent déjà. Mais sans une pression constante venant d’en bas, l’avenir de l’économie numérique restera entre les mains des barons de la tech. La forte mobilisation lors de cette conférence montre qu’une prise de conscience est en cours, et que la résistance à ces règles n’est pas seulement possible, mais en pleine expansion.
