Reporterre | 30 avril 2026
L’accord avec le Mercosur entre en vigueur sans vote du Parlement européen : « C’est un passage en force démocratique »
Par Laury-Anne Cholez
Le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur entre en vigueur le 1ᵉʳ mai, malgré ses dégâts sur l’environnement et l’absence de vote sur le fond du Parlement européen, regrette l’économiste Maxime Combes.
C’est un accord de libre-échange contesté depuis 25 ans. Un texte qui prévoit de supprimer 90 % des droits de douane entre l’Europe et plusieurs pays d’Amérique du Sud : l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, ainsi que la Bolivie en tant que membre associé. Il permettra d’importer à coût réduit 99 000 tonnes de viande bovine par an, mais aussi du soja et de l’éthanol tiré de la canne à sucre. Des productions en monoculture qui engendrent toujours plus de déforestation en Amazonie.
Ce texte entend également augmenter les importations de cuivre, de fer et de lithium, ainsi que d’autres métaux stratégiques en provenance de la région.
Un accord néocolonial pour Maxime Combes, économiste, coanimateur du collectif Stop Mercosur et en charge des politiques de commerce et de relocalisation à l’Association internationale de techniciens, experts et chercheurs.
Reporterre — Ce traité de libre-échange entre en vigueur avant même que le Parlement européen ait pu voter sur le fond. Comment est-ce possible ?
Maxime Combes — Le Conseil a autorisé cette application provisoire en janvier dernier. Lorsque les députés s’en sont émus, estimant que leur avis n’allait pas être pris en compte, la commission européenne leur a répondu en expliquant que cette décision n’était pas pour contourner l’avis du Parlement mais qu’elle était prise au cas où l’un des pays du Mercosur tarderait à ratifier l’accord. C’est donc légal, mais c’est un passage en force démocratique. D’autant que les pays du Mercosur ont finalement ratifié cet accord au cours des deux derniers mois.
Très concrètement qu’est-ce que cela va changer dans nos rayons de supermarchés ?
Ce n’est pas demain matin que nous aurons 99 000 tonnes de bœuf dans nos rayons. Un accord de libre-échange ne s’applique pas de but en blanc et la mise en œuvre des quotas va prendre du temps, dans un calendrier spécifique à chacun des marchés.
Est-ce possible de ne pas appliquer les règles de cet accord de libre-échange en France ?
Non. À partir du moment où nous avons un marché commun à l’échelle de l’Union européenne, vous ne pouvez pas avoir des droits de douane spécifiques à la France. Après, certaines collectivités ont pris des engagements pour faire en sorte d’éviter d’avoir du bœuf d’Amérique du Sud dans leurs cantines scolaires. Mais cela va être difficile, car en restauration collective, vous voulez les prix les plus bas possible. Et quand vous avez du bœuf et d’autres produits agricoles qui arrivent avec des droits de douane inférieurs, cela abaisse considérablement le coût de ces produits.
Le Mercosur va-t-il menacer la santé des Européennes et Européens ?
Il y a déjà des scandales sur l’importation de bœuf élevé avec des activateurs de croissance interdits en Europe parce que supposés cancérogènes. En augmentant les quantités importées, l’accord de libre-échange va augmenter les risques, parce qu’il est impossible de mettre un agent derrière chaque carcasse de bœuf pour s’assurer qu’il a été élevé sans activateurs de croissance.
La Commission européenne assure qu’il y aura une traçabilité et que les contrôles vont être renforcés. Mais le propre même d’un accord de libre-échange, c’est au contraire de réduire les interventions des régulateurs publics aux frontières pour faciliter le passage des biens et services.
Qui sont les gagnants de cet accord ?
Imaginez mettre sur un ring des acteurs économiques qui ont des compétitivités différentes : un poids lourd de l’agrobusiness sud-américain face à un petit producteur français. On leur dit ensuite « que le meilleur gagne ». On sait déjà quel sera le résultat. Car le bœuf sud-américain est 60 % moins cher que l’européen.
Si vous augmentez les quotas et réduisez les droits de douane, vous faites un chèque à l’agrobusiness brésilien qui vote Bolsonaro et vous favorisez les secteurs les plus rétrogrades et conservateurs.
Les gagnants de ces accords de libre-échange, ce sont les acteurs économiques qui ont la capacité d’être sur ces marchés mondiaux. Côté européen, il s’agit de l’industrie aéronautique, automobile, l’industrie chimique et pharmaceutique.
Qui sont les perdants ?
Il y en a beaucoup et ils ne sont pas souvent nommés. Il s’agit du climat, de la forêt, la biodiversité, des droits humains.
Une nouvelle étude qui vient d’être publiée par des chercheurs de la Cnuced, une institution de l’ONU, relativise les gains présentés par la Commission européenne.
Elle montre que les précédentes études ne prenaient pas en compte l’impact climatique et environnemental de cet accord, notamment sur la déforestation. Les chercheurs montrent qu’il y aura un accroissement des inégalités et que les bénéfices attendus sont dérisoires au regard des risques encourus.
Ce texte est très contesté depuis 25 ans, notamment par les agriculteurs, par les ONG et les associations écologistes, les économistes et certains élus. Même Emmanuel Macron a dit qu’il n’était pas acceptable en l’état Que s’est-il passé ? Pourquoi ils ont perdu ?
Une des raisons pour lesquelles cela n’a pas marché, c’est à cause des revirements incessants de la diplomatie française sur le sujet. La France n’a pas fait d’effort pour convaincre d’autres pays européens de constituer une minorité de blocage.
Il n’y a pas eu d’impulsion politique, pas de travail avec les ambassadeurs. Il s’agissait d’une opposition de façade pour donner le change face aux agriculteurs en France. Mais rien n’a été fait concrètement à Bruxelles.
Cela fait des années que vous bataillez contre le Mercosur. Que ressentez-vous aujourd’hui, alors qu’il va entrer en vigueur ?
C’est un énorme gâchis et je ressens un peu de déception. Mais je me souviens que dans les années 2000, quand on s’opposait à la mondialisation, on se faisait traiter de fou. On était peu écoutés face au discours vantant une globalisation inarrêtable, qui construirait la paix et la prospérité.
Certains disaient que ce grand marché mondial allait réduire les tensions car les États seraient tellement dépendants les uns des autres sur le plan économique qu’ils ne se feraient plus la guerre.
À l’époque déjà, nous ne croyions pas à cette fable. Et vingt ans plus tard, le diagnostic que nous avions posé était le bon. On a donc gagné la question du récit. Mais l’adoption du Mercosur est une occasion manquée.
On aurait pu rediscuter des principes énoncés dans la construction européenne il y a 30 ans à propos de la mondialisation. On aurait pu prendre le temps de construire un nouveau compromis économique. Mais les institutions ont refusé car elles n’avaient pas de plan B. Elles se sont crispées pour passer en force.
Cette séquence va alimenter un discours anti-européen notamment porté par l’extrême droite. Et cela ne va pas faire du bien dans les mois à venir.
