Inde : les vendeurs de rue se battront contre le RCEP jusqu’au bout

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bilaterals.org | 14 septembre 2017

Inde : les vendeurs de rue se battront contre le RCEP jusqu’au bout

Plus de 90 pour cent de la main d’œuvre indienne travaille dans l’économie informelle et contribue à plus de la moitié du revenu national. Les vendeurs de rue jouent un rôle important : d’un bout à l’autre de l’Inde, plus de 10 millions de vendeurs ambulants vendent toutes sortes de marchandises, en particulier de la nourriture.

Ils illustrent bien la force des systèmes de distribution locaux et leur rôle essentiel dans l’économie. Mais quand apparaissent des accords commerciaux internationaux comme le Partenariat économique régional global (RCEP), sous la pression des intérêts des grandes entreprises, ce n’est pas une bonne nouvelle pour les vendeurs de rue.

Ces vendeurs opèrent au sein de réseaux locaux. Ils travaillent avec des producteurs et des fournisseurs de denrées alimentaires locaux. Ils sont au service des consommateurs locaux via les marchés locaux. Le système dont ils font partie assure l’existence de millions de personnes partout en Inde.

Le RCEP est tout le contraire. Il appartient au secteur de l’agroalimentaire et favoriserait les grands supermarchés et les marchandises importées de n’importe où dans le monde, là où elles se vendent le moins cher possible. Des informations fuitées provenant de la version préliminaire de l’accord montrent que s’il était ratifié, le RCEP empêcherait légalement un gouvernement comme celui de l’Inde, que ce soit le gouvernement central ou le gouvernement d’un État, de mettre en place des mesures obligeant les magasins à acheter un certain pourcentage de produits à des fournisseurs locaux.

Actuellement, parce qu’il doit vendre au moins 30 pour cent de produits provenant d’Inde, aucun supermarché étranger ne fait de distribution multimarque en Inde. Les supermarchés comme Walmart ou Metro n’ont que des magasins de vente de gros qui ne nécessitent pas de s’approvisionner localement. Dans la situation actuelle, ils ne peuvent pas vendre directement aux consommateurs.

Avec la mise en place du RCEP, les supermarchés auraient le droit de vendre toute une série de produits subventionnés bon marché en provenance du monde entier, sans s’occuper de la saisonnalité, ni de la longueur des trajets parcourus. À elle seule, la Chine, qui est considérée comme une source de dumping agricole dans les pays asiatiques avec lesquels elle a déjà signé des accords commerciaux, pourrait représenter une grave menace. Autrement dit, le RCEP détruirait une part importante de l’économie indienne et des moyens d’existence de la population, pour privilégier les marchés internationaux.

« Nous n’avons pas besoin du RCEP, » déclare Saktiman Ghosh de la Fédération nationale des vendeurs de rue [National Hawkers Federation]. « Nous avons déjà tout ce qu’il nous faut. Nous soutenons l’économie locale, mais avec le RCEP, tout cela disparaîtrait. »

Mais les activités des vendeurs de rue vont en réalité bien au-delà. En effet, elles sont aussi un moyen de garantir la sécurité alimentaire et de résister aux crises alimentaires internationales. Un système fondé sur l’importation de denrées d’autres pays est vulnérable à la volatilité des marchés internationaux, avec leurs hausses et leurs baisses de prix. Un tel système peut être une menace pour la sécurité alimentaire, tandis qu’un solide système de distribution locale permet de garantir la sécurité.

Ainsi, l’Indonésie était auto-suffisante en soja jusqu’au moment où l’Organisation mondiale du commerce fut mise en place. Aujourd’hui, le pays importe 80 pour cent de ses besoins en soja, principalement des États-Unis et du Brésil. Les paysans indonésiens ont pratiquement arrêté de cultiver le soja, parce que ce n’est plus une production viable. Quand la crise alimentaire mondiale de 2008 a éclaté, le pays s’est trouvé en grande difficulté.

Durant cette récession, les vendeurs de rue et les petits producteurs indiens ont évité au pays une crise alimentaire.

Les vendeurs de rue jouent également un rôle dans la lutte contre la crise climatique actuelle, car les systèmes locaux d’approvisionnement et de distribution sont un moyen important de réduire le réchauffement de la planète. L’empreinte carbone des vendeurs de rue est minimale quand on la compare à celle de structures qui encouragent la consommation de marchandises produites et emballées à l’autre bout du monde, pour être ensuite transportées sur de longues distances. En ce sens, les vendeurs de rue ont un impact certain en Inde, mais ils pourraient également servir d’inspiration à d’autres pays pour repenser leur système alimentaire et se tourner vers le local.

Le RCEP constitue une sévère menace pour tous ces aspects. Mais les vendeurs de rue n’ont pas dit leur dernier mot : ils sont prêts à se battre contre l’accord.

Comme le dit Ghosh, « nous sommes les vendeurs de rue, et nous riposterons, nous vous tiendrons tête où que vous soyez, si vous essayez de nous détruire. »

source: bilaterals.org