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APE ou développement ? : votre choix

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Afrique Echos | vendredi 21 mars 2008

APE ou Développement ? : Votre Choix

(traduction libre en anglais ici)

Mamadou Ly*

L’Union Européenne propose à l’Afrique (et non pas à l’Union Africaine — la nuance est cardinale) ainsi qu’aux autres pays ACP, la déclinaison finale des Accords précédemment de type préférentiel (Yaoundé, Lomé I, II, III, IV, IV bis et Cotonou) en accords de libre échange « équitables » qui la mettrait sur le même piédestal que l’Afrique et qui serait appliquée, dit-elle, dans vingt ans.

L’APE, dénommée « Accord de Partenariat Économique », n’est rien d’autre qu’un autre vaste marché de dupes qui enfoncera davantage l’Afrique dans les abysses sans fonds, abysses qui, je dois le dire, décrivent la nature si propre à l’Afrique. Je m’explique, le plus simplement du monde.

L’Union Européenne s’est bornée à appliquer un schéma globalisant et à l’assujettir à tout un continent, qui pourtant lui, fait légion de par sa diversité et ses réalités économiques si on veut tenir compte de sa composition. L’APE a donc pour mission première de conforter l’Afrique comme le partenaire privilégié et exclusif de l’Europe tout en lui niant de jure son ambition vers une hypothétique industrialisation dans vingt, cinquante voire dans cent ans.

De quoi s’agit-t-il ?

La duperie commence là ou l’UE conforte les règles de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) à travers l’« Accord de Cotonou » (2000) avec une subtilité de taille : la suppression des dérogations qu’accordait l’OMC aux pays les moins avancés (PMA) lorsque ceux-ci ne signaient pas d’accords de libre-échange. À travers l’APE, l’UE enfonce le clou là ou l’OMC lui a refusé des concessions notables, à savoir :

- la concurrence calquée sur le modèle typique du traité de la constitution européenne. Comment peut-on, sans rire, imposer une concurrence loyale entre deux personnes dont les PIB individuels sont respectivement de 22,600 Euro pour l’Européen (qui est à la fois fabricant, pourvoyeur de services à haute valeur ajoutée et agriculteur haut-de-gamme subventionné et qui de surcroît, vit presque deux fois plus longtemps que l’Africain) et de 424 Euro pour l’Africain (qui ne fabrique presque rien, ne pourvoie que des services rudimentaires et planteur livré à lui-même dont l’espérance de vie tutoie à peine les cinquante ans) ? Comprendre cela équivaut à entrevoir le rapport de forces qui sont mis en exergue dans ce schéma foncièrement déséquilibré voire malhonnête.
- les marchés publiques ou elle demande l’égalité de traitement entre entreprises locales et étrangères comme si les entreprises africaines allaient, du jour au lendemain, rafler des marchés publiques au sein des pays de l’Union européenne alors qu’on sait que les pays nouvellement membres de cette même Union peinent déjà à le faire, et
- l’investissement ou la dérégulation empêcherait à l’Afrique de se choisir librement ses investisseurs chinois, indiens, brésiliens, malaisiens, américains ou même d’autres investisseurs qui émaneraient de son voisinage immédiat.

Depuis quelques années, il faut noter que, les investisseurs non européens qui s’intéressent à l’Afrique pourvoient à des conditions plus favorables que ceux d’Europe. L’aide totale que l’UE accorde aux soixante-dix sept (77) pays ACP s’élève à 13,5 Milliards Euro entre 2000 et 2007. En moyenne, il s’agit, grosso modo, de 20 Millions d’Euro par pays et par an, alors que la seule Cote d’Ivoire engrange des recettes fiscales à déclinaison tarifaire dûe à l’importation des produits venant de l’UE de l’ordre de plus d’un Milliard d’Euro par an en moyenne.

Le rapport et sa magnitude.

Le principe du libre-échange suppose déjà l’impertinence de la logique des « Accords » puisque la plupart des nations dites émergentes aujourd’hui ont pu justement prendre leur envol en dehors des Accords CEE-ACP ou UE-ACP. Je pense notamment aux Chinois, Indiens, Brésiliens, Malaisiens, Singapouriens et autres Pakistanais. Une rétrospective de la série des chocs, notamment fiscal, agricole, industriel et sur la balance des paiements des pays africains en est évocatrice :

L’Accord de Yaoundé (1963), même s’il se justifiait du fait de la précarité des indépendances africaines, a été catastrophique du point de vue des pillages systématiques des matières premières des états africains et malgaches associés et surtout en faveur de la coopération financière et technique qui a drainé des ressources considérables vers l’Europe sans pour autant favoriser les projets d’infrastructures économiques et sociales qu’il énonçait pompeusement. On a compris dès Yaoundé que l’énonciation d’un accord portant sur le commerce, avec des préférences tarifaires non réciproques en faveur des états africains ne servait à grand-chose puisque de toute façon, les produits africains étaient indispensables aux industries européennes avec ou sans accord. Cette réalité simpliste est encore d’actualité.

L’Accord de Lomé (1975) s’est aussi distingué sur deux volets, notamment « Partenariat » et « solidarité » où l’Afrique a perdu des deux cotés : le partenariat n’a rien produit de conséquent pour l’industrialisation de l’Afrique (on oublie trop souvent que l’objectif premier d’un pays sous-développé est de combler son déficit industriel en produisant et en transformant les besoins de sa population). Et la solidarité n’a pas joué pleinement puisque l’endettement du continent a atteint ses pics incroyable durant ces décennies là.

Lomé I a consacré la mise en place d’un mécanisme de « stabilisation des exportations », ce fameux « Stabex » qui dit-on visait à stabiliser la détérioration des termes de l’échange liée aux prix des matières premières sur les marchés mondiaux, qui, ironiquement riment avec les marchés européens pour la quasi-totalité des pays ACP.

Lomé II (1979) conforte le « sysmin », un autre mécanisme à l’instar du « Stabex » adapté cette fois-ci aux produits miniers et qui voit l’agrandissement du club avec 58 pays assistés.

Lomé III, IV, IV bis (1984-1995) s’imprègnent du néo libéralisme cher à la mondialisation et confortent le respect des plans d’ajustement structurels (PAS) - un domaine de prédilection traditionnellement réservé au FMI-, l’appui au développement du secteur privé - traditionnellement dans les plates-bandes de la Société Financière Internationale, filiale de la Banque Mondiale -, et ... le respect des droits humains - une tâche dévolue au Système de l’ONU.

À travers donc la transition de Lomé, l’UE s’est progressivement substituée à la communauté internationale alors qu’elle n’a en ni le mandat, ni l’envergure et encore moins la légitimité pour s’imposer aux Africains. Quant à elle, l’Afrique a pêché par amateurisme et naïveté sinon par pure crainte de représailles économiques qui n’auraient pas empiré son sort outre mesure. L’Accord de Cotonou (2000) imposera les règles de l’OMC avec une subtilité de taille : l’UE supprime même les dérogations qu’accordait celle-ci aux pays les moins avancés (PMA) (quarante pays parmi les 77) lorsque ceux-ci ne signaient pas d’accords de libre-échange : exit les préférences tarifaires non réciproques, le Stabex et le sysmin. Là où le bat blesse encore plus, c’est que l’UE impose la division des pays ACP en zones avec lesquelles elle négociera séparément un accord de libre-échange de type régional (APER) qu’elle « compatibilise » avec l’OMC en s’érigeant trois casquettes à la fois :

  1. Se substituant au FMI, elle prend l’engagement de fournir aux ACP l’appui au Plan d’Ajustement Structurel (PAS). Elle ne dit pas, pour autant, à quelle hauteur et pour combien de temps.
  2. Se substituant au système de l’ONU, elle jure de déployer un appui au dialogue social.
  3. Et enfin se substituant aux organisations d’intégration régionales telles que la CEDEAO et autres, elle promet d’impulser et de favoriser l’intégration régionale des zones créées pour les accords de partenariat, ce qui n’est ni son rôle et ni à son avantage.

Soyons sérieux !

L’Afrique n’a ni les moyens de s’imposer une concurrence d’égal à égal avec l’UE, ni la capacité d’accéder aux marchés publiques européens si elle ouvrait les siens, et encore moins les moyens pour investir en Europe au prix de sa propre dérégulation et de son ouverture. L’Afrique n’a que des produits primaires à vendre, encore que sur ce volet, les prix et les mécanismes d’acquisitions sont définis par l’extérieur, et en sa défaveur depuis la nuit des temps.

Mieux : l’Afrique, dans sa configuration économique actuelle, gagnerait à tous points de vue, à s’ouvrir davantage à tous les marchés mondiaux, avec en tête, la stricte défense de ses intérêts commerciaux, sans sentimentalisme. Ces matières premières s’en verraient davantage rémunérées parce que la demande qu’elle suscite n’est pas exclusive à une quelconque zone de prédilection, fusse-t-elle l’UE. Il faut sortir de la logique de l’assistanat. Aucun pays émergeant n’y a eu droit. Cela est révélateur.

Conclusion

L’APE sera désastreux pour l’Afrique. Son acceptation équivaudrait au confinement du continent dans une sorte de vase clos économique où sa marge d’expansion serait drastiquement réduite, du fait de l’exclusivité d’un tel accord et surtout de l’évidence selon laquelle aucun pays au monde n’a pu décoller avec de tels arrangements bidons et avilissants. Les Africains doivent, ensemble comme un seul homme, refuser de cautionner un accord qui ne les arrange pas. Le droit de disposer de soi-même comme on l’entend doit guider tout état confronté à ce genre de hold-up qui ne dit pas son nom.

L’Afrique doit faire fi des menaces de sanctions ou de représailles économiques de la part de l’UE pour la seule raison qu’elle sait que ses matières premières sont indispensables à l’Europe et au reste du monde. Si l’UE se détourne du marché africain, - une hypothèse quasi-utopique - l’Afrique décollera et se développera à un rythme qui étonnera l’humanité.

Cautionner l’APE c’est s’interdire ce que l’Europe ne s’interdira jamais, à savoir sa liberté d’ouverture sur le monde sans exclusive, sa perpétuelle recherche de la valorisation de ses intérêts économiques, sociales et culturelles, dans un monde qui devient de plus en plus petit par sa géographie et grand à travers sa tentacule globalisante. L’ère des zones d’influences est révolue : il faut prendre ses distances avec des partenaires qui ne vous ont rien apporté depuis plusieurs siècles et s’ériger la responsabilité d’assumer le destin de l’Afrique.

Le business n’a aucun corollaire avec le sentimentalisme colonial des temps immémoriaux. En tant que concurrente de l’Europe, l’Afrique n’a aucun intérêt à s’imposer des accords dans un monde libre. Elle devrait revoir ses pratiques avilissantes et s’armer des normes internationales en matière de bonne gouvernance, de respect des droits humains, de l’affinement de son orthodoxie financière et l’apurement de ses aspirations par les notions du travail, du sérieux dans les actes posées, de la reconnaissance de ses atouts longtemps occultés par elle-même et par les autres et enfin juguler ses incapacités à émuler les exemples nombreux d’un développement autocentré sur sa propre colonne vertébrale économique : sa matière grise et ses matières premières. La Chine, l’Inde et la Malaisie l’ont déjà réussi. Le Brésil, le Pakistan et d’autres pays émergeants sont en passe de le réussir.

La vocation de tout pays, surtout d’un pays en développement, n’est pas d’exporter des matières premières vers d’autres horizons mais plutôt de les transformer sur place, d’en satisfaire sa consommation locale et en dernier ressort, d’exporter le surplus de ses produits finis vers les marchés du monde les plus porteurs, sans état d’âme.

L’OMC est le cadre mondial pour règlementer le commerce et les échanges mondiaux et l’Afrique ne devrait accepter qu’aucune autre association de pays, fut-elle l’UE, ne se substitue à ce cadre mondial pour venir lui proposer un marché de dupes par la porte de derrière. L’OMC doit donc attirer l’attention de l’UE sur l’illégalité et l’indécence de son action envers les petites nations démunies qui n’ont pas suffisamment de gabarit pour se faire entendre. On doit sortir de la connivence de l’oppression commerciale imposée au continent africain par une action concertée de refus collectif et non négociable.

Enfin, l’Afrique, pour une fois, doit accepter le sacrifice de se voir « fermer » le marché européen en lieu et place du refus de sacrifier sa future génération contre une supposée aide européenne dont elle n’a nullement besoin. Fermer le marché européen à l’Afrique, c’est aussi lui ouvrir d’autres marchés aussi porteurs sinon nettement plus avantageux. L’Afrique a besoin de compétitivité, de compétition, de la concurrence, de l’ouverture de ses marchés vers des horizons plus prometteurs et de sa capacité d’orienter ses choix commerciaux sans restrictions dans un monde en pleine mutation.

Plus que jamais, il est opportun aujourd’hui de remettre en cause la lettre et l’esprit de toute forme d’accords UE-ACP et de se tourner vers le cadre mondial qu’est l’OMC pour une harmonisation à l’échelle planétaire, sans préférence aucune. Cette responsabilité incombe à nos dirigeants mais aussi à nos intellectuels ainsi qu’à l’ensemble de nos populations qu’il faudra éduquer, former, soigner et en faire les vecteurs du développement décomplexés d’une Afrique nouvelle.

La question n’est pas de savoir si l’accord proposé est équitable ou de réclamer un nouvel accord de type APE mais plutôt de changer complètement de direction en s’interdisant toute forme d’accord en dehors de l’OMC.

Mais pour cela, il faut être courageux. C’est avant tout une question de volonté politique, une denrée rare chez nous. Ne nous leurrons pas, personne ne défendra la survie de l’Afrique à la place des Africains eux-mêmes. La cherté de la vie que subissent nos foyers aujourd’hui deviendra endémique dans le temps si l’Afrique ne se repositionne pas de façon stratégique dans l’interaction globale des échanges. Une analogie toute simple : dans un marché public, vendeurs et acheteurs ne s’octroient aucun accord préalable au détriment des règles de l’offre et de la demande. L’exclusivité des « accords » explique aujourd’hui la misère vécue par nos populations. Il faut toujours vendre au plus offrant et acheter à celui ou celle qui pourvoit avec un meilleur rapport qualité-prix. Ce n’est pas du sentimentalisme, c’est du business !

* Mamadou Ly, Président Directeur-Général, Lyscale Riskgrade & Lybrosis Capital Bank-, Londres, Royaume-Uni


 source: Afrique Echos