Quand l’Union européenne fait barrage aux pauvres

Inter Press Service (Johannesburg) | 19 Septembre 2007

Quand l’Union européenne fait barrage aux pauvres

By David Cronin
Bruxelles

Les gouvernements caribéens accusent l’Union européenne de tenter de les empêcher de signer des accords commerciaux avec d’autres pays pauvres suivant leurs propres conditions.

L’organe exécutif de l’UE, la Commission européenne, espère obtenir une série d’Accords de partenariat économique (APE) avec 76 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique d’ici à la fin de cette année.

Tandis que les Caraïbes ont manifesté leur volonté d’accepter le délai de 31 décembre, leur négociateur avec l’UE, le jamaïcain Junior Lodge, a identifié un certain nombre de questions importantes qui attendent toujours d’être résolues.

Suivant les clauses des APE qu’elle met en avant, la Commission voudrait que toute concession commerciale de plus d’un pour cent d’exportations de marchandises, que les Caraïbes accordent à des pays tels que la Chine, la Turquie, l’Inde et le Brésil, soit automatiquement également faite à l’UE.

Lodge a déclaré que cette disposition pourrait empêcher les Caraïbes de librement commercialiser leur rhum avec l’Inde et le Brésil, sans appliquer les mêmes mesures à l’Europe, qui est également productrice de rhum.

Il a déclaré que la position de l’UE sur cette question se justifie par la soi-disant stratégie de l’Europe globale. Dévoilée l’année dernière, cette stratégie oblige l’UE à lever tous les obstacles rencontrés par les firmes occidentales désirant faire des affaires à l’extérieur, y compris ceux conçus pour protéger les firmes nationales dans des pays pauvres.

"Nous sommes résolument opposés à cette stratégie", déclare Lodge à IPS.

Les représentants caribéens s’insurgent également contre une exigence de l’UE selon laquelle ils ne pourraient pas utiliser les abattages fiscaux pour attirer les investisseurs étrangers.

Lodge a estimé que l’UE était en train de faire du "deux poids, deux mesures" puisque plusieurs de ses propres Etats membres — comme la République tchèque et l’Estonie — ont beaucoup utilisé de telles incitations fiscales.

Il a également exprimé un malaise par rapport à un appel de l’Union demandant qu’on lui fournisse les détails sur les ressortissants de l’UE avec leurs comptes extraterritoriaux dans les Caraïbes. Les Bahamas en particulier, disent qu’elles craignent que l’UE soit en train de fermer son industrie de services financiers à l’étranger.

"Ceci est inacceptable pour nous", a ajouté Lodge. "Nous espérons que l’UE aura la décence de formuler une telle exigence quand ses propres services financiers offshore seront en règle".

Le plus récent état des lieux dans les négociations des APE a été débattu par l’assemblée parlementaire regroupant les blocs UE et ACP, lesquels se sont rencontrés à Bruxelles du 12 au 13 septembre derniers.

Hans-Joachim Keil, ministre du Commerce des îles Samoa et chef de l’équipe de négociations du Pacifique, a déclaré que les règles d’origine qui sont actuellement appliquées par l’UE aux importations en provenance du regroupement des Etats insulaires doivent être modifiées.

Actuellement, des marchandises venant des pays ACP sont théoriquement autorisées à entrer sur le marché de l’UE sans qu’aucune taxe ne soit prélevée.

Cependant, les produits ACP faits avec des ingrédients en provenance d’autres pays du monde ne bénéficient pas de cet avantage. Une chemise venant de Fiji fabriquée avec du coton de l’Inde par exemple, est considérée par la bureaucratie de l’UE comme vêtement indien.

"Les règles d’origine constituent une question très délicate", a déclaré Keil à IPS. "A moins qu’elle soit résolue, il n’y aura aucun accord".

Marc Maes, militant au sein du groupe belge 11.11.11 de lutte contre la pauvreté, a dit à l’assemblée qu’il y a "très peu de choses" dans les dispositions de l’avant-projet des APE rédigées par la Commission qui pourrait promouvoir le développement des pays ACP.

Il a cherché à savoir si une clause prometteuse de l’UE ’aide contre commerce’ arriverait à dédommager les pays ACP pour les pertes en recettes douanières qu’ils subiront dans le cadre de la libéralisation introduite par les accords.

En mai, les gouvernements de l’UE et la Commission se sont engagés à accorder une aide au commerce annuelle de deux milliards d’euros (2,75 milliards de dollars) d’ici à 2010.

Mais Maes a fait remarquer que juste 700 millions d’euros dans ce fonds ont été ajoutés à la somme déjà affectée à l’aide au développement. Les 700 millions d’euros seront alors partagés entre les pays ACP et d’autres pays pauvres, a expliqué Maes.

Boyce Sebetela, un député botswanais, a déclaré qu’ "Il devient clair que le processus des APE a besoin d’être révisé. Les exigences commerciales de l’UE sont énormes et nos exigences en matière de développement ne sont pas satisfaites.

"Nous avons peut-être gagné nos luttes pour l’indépendance et pour la libération politique, mais il est clair que nous devons lancer une nouvelle révolution commerciale et économique si nos populations ne tirent rien de ces APE".

Un représentant de la Commission a nié que les questions de développement ont été mises de côté en faveur des intérêts commerciaux de l’UE. Ce responsable a justifié la demande de l’UE selon laquelle les préférences commerciales accordées par les pays ACP à d’autres pays en développement devraient également s’appliquer à l’Union.

"Ceci n’est pas une action pour choquer quelqu’un", a déclaré cet officiel. "Si nous donnons un accès total (aux marchés de l’UE), sans quotas à tous les pays ACP, nous espérerions que s’ils donnent un traitement préférentiel à quelqu’un d’autre, qu’ils nous l’accordent également".

Mais Alain Hutchinson, un socialiste belge membre du Parlement européen, a déclaré qu’il pouvait seulement "déplorer l’absence d’une dimension relative au développement" dans l’avant-projet des APE.

Il a soutenu qu’il y a "trop d’incertitudes" qui empêchent que le délai du 31 décembre imposé par la Commission soit considéré comme raisonnable. "Il y a eu trop peu d’éléments sur le partenariat dans les discussions entre la Commission et les négociateurs des ACP", a-t-il ajouté.

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source: AllAfrica.com