bilaterals.org logo
bilaterals.org logo
   

Le JEFTA met Fukushima dans nos assiettes

JPEG - 138.2 ko

Causeur | 6 décembre 2019

Le JEFTA met Fukushima dans nos assiettes

par Ana Pouvreau et Mark Porter

Survenue à dix mille kilomètres de Paris, la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2011, ne semblait pas présenter de conséquences directes pour les consommateurs européens à l’époque. Cette lointaine appréhension est désormais devenue une réalité tangible : les produits de Fukushima sont aujourd’hui dans nos assiettes à notre insu et cela n’est pas près de cesser avec l’entrée en vigueur en février dernier de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Japon, le JEFTA.

Levée des contrôles de radioactivité

Aurait-on pu imaginer, il y a huit ans, qu’au nom du dogme du libre-échange, les certificats de contrôle de radioactivité sur les produits agricoles et alimentaires en provenance de cette zone durablement contaminée ne seraient plus obligatoires pour entrer sur le marché européen ? Depuis 2017, c’est chose faite pour le riz. En novembre 2019, les restrictions ont été levées pour le soja et les produits de la pêche notamment. En cette fin d’année 2019, la Commission européenne s’apprête à lever quasiment tous les contrôles sur le niveau de radioactivité des denrées alimentaires de Fukushima. Il n’y aura bientôt plus de traçabilité pour ces produits boudés en premier lieu par les Japonais eux-mêmes mais aussi par leurs voisins asiatiques, notamment par la Corée du Sud [1], ainsi que par les Etats-Unis. Des tests ont en effet montré une contamination au césium 134 et 137. Un comble au vu des exigences tatillonnes habituelles de l’UE en matière de fromages crus et autres spécialités locales européennes !

Comment en est-on arrivé là ? Échaudée par l’opposition soulevée en Europe par les autres traités de libre-échange, la Commission européenne a décidé de contourner les parlements nationaux des États membres de l’UE en ce qui concerne le JEFTA. C’est ainsi que seuls le Parlement européen et la Diète japonaise ont été appelés à se prononcer en décembre 2018 sur le JEFTA. Cet accord a été signé en juillet 2018 après avoir été négocié en catimini entre les deux parties à compter de 2013. La Commission européenne a décidé d’éliminer progressivement les tarifs douaniers et d’assouplir les restrictions sur les importations afin de créer une zone de libre-échange de 635 millions de personnes. Ces échanges représentent environ un tiers du PIB mondial.

La levée des contrôles de radioactivité signifie que les supermarchés français, qui commercialisent déjà de nombreux produits japonais, pourront désormais vendre en toute légalité, dès 2020, beaucoup plus de produits contaminés de Fukushima, y compris des aliments pour bébé, des céréales pour le petit-déjeuner, de la viande, en plus du riz, du poisson et des crustacés de cette zone. Tout cela en échange de l’abaissement des tarifs douaniers sur des produits européens notamment agricoles, tels que nos fromages, foie gras, champagne, cognac et vins.

Pour la députée européenne Michèle Rivasi [2], « si les contrôles sont levés, vous n’aurez plus moyen de connaître la quantité de césium dans votre riz ou dans votre poisson. À l’heure actuelle, 100 Becquerels par kilo de radioactivité sont admissibles, même dans les céréales pour enfants, et 50 Becquerels pour les aliments pour bébés. Ce chiffre devrait être zéro. Je demande que les autorités japonaises testent également le strontium et le tritium, qui sont hautement cancérigènes et qui ne sont même pas recherchés actuellement ». A titre d’exemple, le strontium 90 remplace le calcium et se fixe sur les os et les dents des individus qui en ont ingéré.

Autre cauchemar : le Japon a annoncé – au grand dam de la Corée du sud et de la Chine – son intention de rejeter, peut-être dès 2020, 1 million de tonnes d’eaux radioactives ayant servi à refroidir les réacteurs endommagés, en arguant que le pays allait atteindre ses limites de capacité de stockage en 2022.

Particulièrement dangereux pour les enfants et les bébés

Pour rappel, les autorités japonaises n’autorisent pas les inspecteurs européens indépendants à effectuer des tests sur les eaux contaminées des réservoirs de Fukushima. TEPCO, la Tokyo Electric Power Company, opérateur de la centrale nucléaire, affirme que ces dernières ne présentent aucun danger pour la santé. Des documents internes à TEPCO révélés par Greenpeace ont toutefois montré que des quantités variables de 62 radionucléides n’en ont pas été retirées, notamment du strontium 90, de l’iode, du césium et du cobalt. « On sait également que ces eaux contiennent de l’uranium, du plutonium et de l’américium 241 », indique Michèle Rivasi. Cela est d’autant plus alarmant que le nettoyage de la centrale de Fukushima est un processus sans fin et que, par conséquent, toutes les espèces marines à proximité des zones sinistrées vont inexorablement être contaminées pour les siècles à venir et cela sans limite dans le temps car la centrale nucléaire de Fukushima est irréparable. Le plutonium 239 a, par exemple, une durée de vie de 24 000 ans ! Pour Bertrand Pouvreau, spécialiste de biologie marine, la radioactivité affecte principalement les algues et les mollusques bivalves tels que les huîtres et les moules. « Les poissons plats tels que la sole, la limande ou la plie, de même que ceux situés au bout de la chaîne alimentaire, comme le thon, sont également touchés. La consommation d’aliments contaminés par la radioactivité est particulièrement dangereuse pour les bébés et les enfants car leurs cellules se reproduisent beaucoup plus rapidement que chez les adultes. Les cancers frappent dans la moelle osseuse et le système lymphatique » [3].

Les Japonais disent merci à l’Union européenne

Les poissons et autres produits de la pêche récoltés près des côtes de Fukushima apparaîtront bientôt sur les étals de nos poissonneries, mais ils seront également présents dans les petits pots pour bébés, dans les plats cuisinés et les conserves, dans les farines animales destinées à la pisciculture, ainsi que dans les croquettes et conserves pour animaux domestiques. Le soja exempt de droits de douane sera destiné à nourrir les bovins européens. De la même manière, les produits à base de riz de Fukushima, désormais dispensés de tests sanitaires, seront largement utilisés dans la production d’aliments pour bébés.

Dans un environnement régional où les consommateurs locaux, tout comme le reste du monde, continuent de se méfier des produits alimentaires en provenance de Fukushima, les autorités japonaises ont trouvé un sauveur improbable grâce au JEFTA qui met à leur disposition un nouveau marché fort de 500 millions de consommateurs européens. Dans le cadre de ce traité de libre-échange, les Japonais vont pouvoir se débarrasser en toute légalité de leurs produits contaminés par la radioactivité dont ils ne veulent pas sur leur marché intérieur et se procurer sans tarifs douaniers des denrées alimentaires saines en provenance de nos régions. Comme il paraît curieux d’échanger de succulentes huîtres de Marennes-Oléron contre des produits de la mer radioactifs venant de l’autre bout du monde. Et qu’en est-il de la fameuse empreinte carbone ? A noter également qu’en vertu de l’accord commercial JEFTA, les Japonais ont désormais accès au marché européen pour vendre leurs automobiles et leurs motos sur lesquels les tarifs douaniers seront progressivement éliminés pour atteindre 0 dans 7 ans !

Le libre-échange avant tout

Devant tant d’aberrations, en décembre, la députée Michèle Rivasi a essayé de faire voter in extremis une objection au parlement européen afin que la Commission européenne daigne prendre le problème en considération, mais les Japonais font le forcing afin que les contrôles de radioactivité soient levés au plus vite. Le gouvernement de Shinzo Abe est tellement déterminé à commercialiser la production alimentaire de la préfecture de Fukushima et des régions environnantes qu’il souhaite que les athlètes du village olympique de Tokyo soient nourris avec de la nourriture produite à Fukushima. L’objection de Mme Rivasi a été rejetée le 3 décembre par la commission environnement et santé publique du parlement européen. Elle a déclaré à ce sujet : « Pour certains de mes collègues, l’accord de libre-échange avec le Japon est bien plus pertinent que des mesures additionnelles de précaution ».

Malgré la gravité de la situation, en France force est de constater qu’il n’y a eu aucun débat. Même pas sur la nécessité d’un étiquetage obligatoire. Au Royaume-Uni, le candidat conservateur Neil Parish, ancien président du Comité de l’environnement, de l’alimentation et des affaires rurales, a déclaré au Daily Telegraph : « Nous n’avons pas besoin de ces échanges commerciaux. Si les Japonais ne mangent pas ces denrées, pourquoi le ferions-nous ? Les scientifiques peuvent bien déclarer qu’il n’y a pas de risques, les gens ont le droit de savoir ce qu’ils mangent ». Il se prononce dès à présent en faveur d’un étiquetage obligatoire sur les produits de Fukushima. Quoi qu’il en soit, les consommateurs européens n’ont, pour l’heure, d’autre choix que de s’en remettre au bon vouloir de la Commission européenne. Mais au vu des immenses enjeux financiers, n’est-il pas illusoire de croire que celle-ci consentira à exiger du Japon des contrôles de radioactivité sur les produits contaminés ? Si l’exécutif européen se refuse même à imposer un étiquetage obligatoire, il ne restera plus au consommateur que la solution de se procurer un compteur Geiger à ses frais pour tester lui-même le contenu de son assiette…ou bien de faire entendre sa voix pour demander au plus vite la tenue d’un référendum sur cette question !

Notes:

[1En 2015, le Japon a même déposé une plainte auprès de l’Organisation mondiale du commerce contre la Corée du Sud, affirmant que les niveaux de radioactivité étaient sans danger. En avril 2019, la Corée du Sud a fait appel de cette décision, ce qui lui a permis de maintenir son embargo sur les produits de la région de Fukushima.

[2Entretien avec les auteurs du 22 novembre 2019.

[3Entretien avec les auteurs du 24 novembre


 source: Causeur