«Le Maroc n’a rien à gagner dans l’accord avec les USA»

L’Economiste, Maroc, 22/4/2005

«Le Maroc n’a rien à gagner dans l’accord avec les USA»

· Le Pr Mahdi El Mandjra tire sur l’ALE devant les étudiants de l’Esig

· Il fustige l’improvisation en matière de recherche et développement

C’EST dans une ambiance quasi religieuse et de concentration extrême qu’une centaine d’étudiants du groupe Esig ont écouté les propos d’un Mahdi El Mandjra toujours aussi plein d’énergie(1). Son intervention a été saluée par une longue «standing ovation» d’un auditoire conquis par la vista de ce brillant intellectuel.

Pour lui, la liberté en général et la liberté d’expression en particulier sont synonymes de bonheur, de bien-être et d’épanouissement, même si parfois elle est chèrement payée. El Mandjra critique vivement l’accord de libre-échange que le Maroc a conclu avec les Etats-Unis. Et tant pis pour le bénéfice politique que le Maroc peut tirer de ce rapprochement économique avec la première puissance de la planète. El Mandjra a, lui, une autre grille de lecture. Il voit dans l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis, «une nouvelle forme de colonialisme». «Le Maroc, tempète-t-il, n’a rien à vendre aux Etats-Unis, ni ses tomates, ni ses tapis et il n’a rien à gagner avec un accord pareil. Au contraire, il risque de voir se multiplier dettes et faillites», lance-t-il, devant un auditoire surpris par la virulence des propos et peu habitué à des discours discordants sur ce sujet.

Si le Pr El Mandjra ne croit pas aux effets structurants de l’accord de libre-échange sur l’économie marocaine, c’est à cause de barrières à l’entrée sur le marché américain et les faiblesses structurelles de notre offre à l’export. «Pour vendre des tapis ou d’autres produits artisanaux, il faut être capable d’en produire en gros volume, et donc d’organiser la profession. On en est très loin. De même, pour vendre des tomates, il faut franchir les règles draconiennes de la FDA, l’agence fédérale du contrôle sanitaire et de la sécurité alimentaire. En tout état de cause, le Maroc devrait être solidaire avec les pays du Sud de manière à constituer un ensemble crédible, au lieu d’être dépendant et seul face au mastodonte américain. «Alors que les pays européens s’unissent, les pays du Sud restent divisés», observe le Pr El Mandjra.

Il peste contre la fuite des cerveaux, un dossier qu’il connaît bien et sur lequel il a travaillé depuis plus de trente ans. La preuve, pas un seul Marocain sorti de Polytechnique au cours des cinq dernières années n’est retourné travailler dans son pays. Pourquoi? «Parce que le Maroc ne parvient pas à procurer aux ingénieurs formés dans les pays développés des postes intéressants, où ils peuvent mettre en pratique ce qu’ils ont appris, dans un environnement épanouissant et enrichissant», tranche-t-il.

Il se souvient du premier marocain diplômé en physique nucléaire, qui, une fois rentré au pays, s’est vu proposer un poste d’enseignant dans un lycée. Bien évidemment, ce même ingénieur, est reparti illico presto. Pour El Mandjra, le Maroc devrait consacrer un budget plus conséquent à la recherche et développement et mener une politique scientifique et non «une politique d’improvisation».

Nadia BELKHAYAT

(1) Le Pr El mandjra était invité le 15 avril par le groupe scolaire Esig pour animer une conférence sur la mondialisation.

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source: L’Economiste