ALECA avec l’UE: Une libéralisation forcée, selon les agriculteurs tunisiens

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Manifestation des agriculteurs
Les agriculteurs, venus des quatre coins du pays, manifestent devant le Parlement à Tunis, le 10 avril 2019

Quand il a commencé l’élevage ovin en 2007, Faycel Mehrez, a débuté avec quelques brebis. Aujourd’hui, il a un troupeau de 80 têtes et d’énormes soucis qui planent sur sa bergerie.

A Sidi Boulbela, dans le gouvernorat de Gabes, où vit ce quadragénaire avec ses brebis et agneaux, les pâturages sont rarissimes. Cette région du sud tunisien est frappée par une aridité rampante, que la pollution et l’industrie des phosphates n’ont fait qu’aggraver.

Pour nourrir ses bêtes, Mehrez dépend alors du foin, mais surtout de l’orge et du son.

« S’il n’ y a pas d’orge, point d’élevage », assure-t-il, tout en vantant les bienfaits de la plante sur la santé des brebis et la qualité des agnelages.

Deux sacs d’orge et deux sacs de son tous les cinq jours lui coûtent près de 100 dinars. « Une somme exorbitante », assure-t-il, les sourcils froncis.

En mars 2019, le taux d’inflation en Tunisie a atteint 7,1%. Le salaire minimum ne dépasse pas les 380 dinars par mois (112 euros).

La facture de Mehrez inclut également les honoraires du vétérinaire et les dépenses en eau, en médicament et en temps.

Plutôt cette année, lorsqu’il a dû s’absenter quelques jours en ville, l’éleveur a découvert en rentrant que six de ses brebis avaient avorté, probablement à cause d’une bactérie contagieuse. « Je serais intervenu à temps si j’étais présent, ou si j’avais quelqu’un avec moi », regrette-t-il. Mais, avec une telle parcimonie, dans les comptes et dans les rations données aux animaux, il ne peut pas recruter un assistant.

Ses animaux, qu’il affectionne, ne dépendent que de lui. Et lui, il ne compte que sur lui-même. Pour toute aide, l’Etat lui donne quatre sacs de son chaque mois.

Abdallah Mannai est kéfois. Il se présente comme un Khammas, un métayer qui loue son travail à un autre agriculteur en contrepartie du cinquième de la récolte.

Installé dans la ferme du propriétaire, dans le nord-ouest de la Tunisie, Mannai élève également deux vaches et 20 brebis.

Son activité n’est plus rentable depuis que le gouvernement a augmenté les prix des fourrages. « Je n’en peux plus, avec un quintal de fourrage à 100 dinars, je travaille à perte. J’ai déjà vendu une vache et je pense que je vendrai les deux qui me restent», confie-t-il.

Les parcours pastoraux verdoyants qui faisaient la fierté du Kef, et de tout le Nord tunisien, et soutenaient l’activité de centaines de petits éleveurs se sont substantiellement dégradés. Selon le ministère tunisien de l’Environnement, cette dégradation s’explique, entre autres, par le dérèglement climatique et la surexploitation des parcours.

A cause de ses comptes déficitaires, Mannai, ce sexagénaire, grand, brun, à la voix grave et au regard perdu a désormais peur de l’avenir. Son employeur qui l’aide de temps en temps avec des balles de foin et de vesce fourragère est touché lui aussi de plein fouet par la crise.

Fadhel Foughali a passé plus de quarante ans dans la culture céréalière. Sa parcelle de cinq hectares dans la délégation de Béja Nord, dans le nord de la Tunisie est désormais un fardeau.

« Je n’ai plus de quoi travailler ma terre. Je ne trouve plus la semence, et quand je cherche à louer un tracteur pour labourer le sol, on me demande 45 dinars. C’est bien au-delà de mon budget», dit-t-il, la voix enrouée par une colère qu’il peine à cacher.

Le quintal de semence, Foughali l’achète à 145 dinars. Après la moisson, le quintal de grains produit est vendu à l’Etat à 50 dinars.

L’agriculteur explique ce « décalage énorme » par l’intention du gouvernement à casser la classe moyenne après avoir broyé la classe pauvre. « Ils nous ont étouffés pour trôner sur le pays, pour y vivre seuls », assène-t-il.

A Goubellat, dans le gouvernorat de Béjà, Tarek Arfaoui, 45 ans, ne se présente plus comme un agriculteur, mais plutôt comme un chômeur, avec trois enfants mineurs à charge.

« Des oliviers et des amandiers me permettraient de subvenir aux besoins de ma famille et de faire face aux aléas de la vie », se serait –il dit il y a dix ans en se lançant, optimiste, dans l’arboriculture. Aujourd’hui, l’optimisme a cédé la place à une voix triste et résignée et des traits tirés. Arfaoui ne s’est toujours pas remis du sinistre qu’il a subi en 2012. L’agriculteur avait alors perdu 1500 amandiers et quand il a sollicité l’expertise d’un ingénieur du ministère de l‘Agriculture, sa demande est restée lettre morte.

Mehrez, Mannai, Foughali et Arfaoui ne sont pas les seuls à croupir sous le poids des dettes et de la précarité qui se dresse comme un épouvantail géant. Plus de 500 mille agriculteurs et 60 mille pêcheurs peinent à financer leurs activités. L’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP) assure que moins de 7% des agriculteurs ont accès au crédit bancaire. Selon ce syndicat, les institutions des assurances n’assistent, elles, que 6% des agriculteurs.

Interrogés sur leur capacité à concurrencer un jour les agriculteurs européens, les quatre agriculteurs semblaient dépassés par la question.

Comment pourraient-ils tenir tête au secteur agricole européen qui s’accapare, à lui seul, 45% du budget de l’Union européenne (UE) ?, se sont-ils demandé.

Comment placer dans une même arène les agriculteurs d’un pays sans politique agricole aucune avec des agriculteurs de l’UE protégés depuis 1962 par une Politique agricole commune (PAC) ? ont-ils répondu unanimement.

Pourtant c’est ce qu’entend entreprendre le gouvernement tunisien dans le cadre de son futur accord de libre échange complet et approfondi (ALECA) avec l’UE.

Entre droits de douane et soutien interne

Dans une brochure distribuée aux représentants de la société civile le 25 mars à Tunis, l’UE présente l’ALECA comme « une occasion pour moderniser l’agriculture et la mettre à niveau afin de favoriser l’exportation des produits agricoles tunisiens ».

Ce document visant, selon ses concepteurs, à répondre aux idées reçues des Tunisiens souligne également « les opportunités offertes [aux Tunisiens] grâce à l’alignement sur les normes sanitaires et phytosanitaires adoptés en Europe et à la réduction des barrières d’accès au marché unique de l’UE ».

Tout en reconnaissant le besoin urgent de moderniser l’agriculture tunisienne et ses filières principales, les agriculteurs et leurs défenseurs considèrent l’ALECA comme un forçage économique, une libéralisation arbitraire.

Dans un communiqué publié au mois de février, l’UTAP a estimé que les agriculteurs tunisiens n’étaient pas encore prêts à la concurrence. Mais c’est dans une étude commanditée auprès de l’Observatoire tunisien de l’économie (OTE) que cette organisation syndicale a riposté à la thèse de la partie européenne et des partisans de la libéralisation agricole.

Alors que ces derniers soulignent dans leur argumentaire l’importance de la levée des barrières douanières dans les deux sens, Chafik ben Rouine, économiste à l’OTE, préfère se focaliser plutôt sur le soutien interne que perçoivent les agriculteurs européens dans le cadre de la PAC.

C’est ce soutien interne qui donne à l’agriculture européenne ses deux aspects offensif, à travers un effet dumping, et défensif, par le biais des instruments de protection à l’import, a expliqué l’économiste, lors d’un colloque organisé le 3 avril, par la Fondation Rosa Luxemburg et l’UTAP.

En diminuant drastiquement les prix agricoles au dessous des coûts réels de production et en payant à partir de sa boite verte la différence à ses agriculteurs, l’UE déverse sa production et souvent ses excédents sur les marchés des pays tiers, incapables souvent de donner de tels avantages à leurs agriculteurs.

Au-delà de cet effet dumping, de l’ordre de 10 à 40%, le soutien interne opère également sur le front interne, en immunisant le marché agricole européen contre toute forme de concurrence.

« En général quand on veut protéger son secteur agricole, on augmente les droits de douane, pour pouvoir renchérir les prix des produits importés afin qu’ils ne soient pas compétitifs avec les produits intérieurs. Ce qu’a fait l’UE avec sa subvention et sa PAC, c’est qu’elle a mis les prix tellement bas que même s’il y a des importations sans droits de douane, les produits européens restent quand même compétitifs. C’est ainsi qu’il protègent leur marché agricole», poursuit ben Rouine.

L’UE propose un accord de libre échange asymétrique, rappelle-t-il, et en le négociant elle se focalise sur l’accès au marché (droits de douanes). Elle propose de libéraliser ses droits de douanes dans l’agriculture immédiatement et offre à la Tunisie de libéraliser son agriculture selon un calendrier de 10 à 20 ans.

Or, selon l’économiste de l’OTE, les données ont montré que droits de douanes sont déjà très bas comparés à ceux de la Tunisie. « L’effort de démantèlement douanier sera donc majoritairement supporté par la partie tunisienne», conclut-il.

Selon la Commission européenne, « jusqu’en 2020, la nouvelle PAC [couvrant 2014-2020] financera des investissements à hauteur d’environ 63 milliards d’euros dans le secteur agricole et les zones rurales de la France ».

En ce mois d’avril, les agriculteurs tunisiens, eux, attendaient toujours l’activation d’une caisse spéciale d’indemnisation en cas de catastrophes naturelles, laquelle a été prévue dans le cadre de la loi de finances 2019.

Hafawa REBHI

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