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« Les accords de libre-échange sont, d’une certaine manière, un nouveau colonialisme. »

Terre des Hommes France | le Jeudi 19 Juillet 2012

« Les accords de libre-échange sont, d’une certaine manière, un nouveau colonialisme. »

"Fondamentalement les gagnants de ces accords seront une poignée d’entreprises européennes qui auront des avantages juridiques pour accéder aux marchés publics".

Entretien avec Lourdes Castro, responsable du bureau du GRUPO SUR, représentant ALOP, APRODEV, CIFA et OIDHACO – le 26 juin 2012 – paru dans Eurotribune

Traduction Emmanuelle BERTRAND – TDHF/Grupo Sur

- Que représentent les accords commerciaux entre l’UE et les différents pays d’Amérique latine, et quels aspects pourraient, selon vous, être améliorés concernant le mode de ratification ?

- Avec les associations que je représente, nous avons fait un travail de plaidoyer politique tout au long de ces dernières années, depuis que les négociations commerciales ont commencé, et justement, pendant tout ce temps nous avons fait de nombreuses propositions, notamment en suggérant une autre approche et d’autres contenus pour contribuer réellement à un commerce juste et équitable. Cependant, nos voix n’ont pas été écoutées pendant les négociations, et maintenant il n’est plus possible de modifier une virgule de ces textes.
Le Parlement Européen non plus ne peut inclure aucune modification au moment de la ratification. Nous allons opposer une campagne au parlement, en essayant d’inciter les eurodéputés à ne pas ratifier ces accords, en argumentant que ne pas le ratifier permettrait d’élargir un débat qui n’a pas eu lieu sur qui seraient les bénéficiaires de ces accords. Nous ne sommes pas contre le commerce, mais nous considérons que ces accords doivent être faits autrement : en reconnaissant les asymétries, en prenant en compte les impacts sociaux, environnementaux et sur les droits humains, en prenant en compte la participation des différents secteurs, les grands et petits producteurs, les secteurs sociaux, etc. Ces accords engagent au-delà des produits à échanger, ils prônent une conception du développement et imposent des conditions pour l’avenir des sociétés. Le manque de transparence et l’opacité des négociations ont caractérisé ces accords.

- Vous dites que ces accords ont été faits dans l’opacité, mais vous pensez qu’un rejet par le Parlement européen conduirait à proposer aux Etats membres et aux institutions européennes un changement de positionnement pour écouter leurs revendications ?

- Si ces accords ne sont pas ratifiés, se sera un échec de ces cinq années de négociations, et ils devront considérer que quelque chose n’a pas marché. Les faire changer de logique serait très difficile, mais une défaite pourrait les conduire à mener une réflexion sur ce qui a échoué, et ses conséquences. Cela pourrait ouvrir une fenêtre d’opportunité pour repenser le mode de négociation.

- A qui profitent ces accords commerciaux ?

- Tels qu’ils sont conçus, ces accords bénéficient à quelques-uns de chaque côté : fondamentalement les gagnants seront une poignée d’entreprises européennes qui auront des avantages juridiques pour accéder aux marchés publics, et peut-être également quelques secteurs économiques des pays du Sud, qui y gagneront, mais à la condition de consolider le caractère d’exportateur de matières premières, ce qui ne représente pas non plus un grand bénéfice économique.

- Et en ces périodes de crise, encore plus…

- Exactement ! En parlant de crise, les bénéfices ne serviront pas à la population européenne, et ne permettront pas une augmentation de l’emploi ni en Europe, ni en Amérique latine. Ces accords n’auront pas d’impact sur la qualité de vie des européens, ni des pays latino-américains, si ce n’est la précarisation de l’emploi dans de nombreux pays.

- quels types de contrôles existe-t-il dans ce type d’accord pour éviter cette précarisation ?

- Ces accords sont sensés comprendre un chapitre orienté vers l’application de certaines conventions en matière de travail et socio-environnementale. Mais à la différence des autres chapitres de l’accord, qui sont soumis au mécanisme de contrôle de controverses (c’est-à-dire que s’ils ne s’appliquent pas, il y a des sanctions), le chapitre du commerce équitable et du développement comprend une approche corporative, de coopération mutuelle, et n’est soumis à aucune sanction.

- Et en tant qu’ONG, que demandez-vous ?

- Nous plaidons pour une autre architecture de ces accords, qui aurait une vision plus large du modèle de développement, dans lequel nous repenserions les limites que nous impose la planète, en revoyant le paradigme ‘libéralisation et croissance équivaut au développement’. Cette autre architecture devrait tenir compte des besoins concrets et différenciés des populations autochtones et afro-descendantes. Nous ne nous considèrerons pas comme égaux quand d’un côté il y a un géant économique de 27 pays, et de l’autre des pays en développement avec des niveaux d’inégalités sociales et de pauvreté très élevés qui négocient chacun séparément. Nous considérons qu’il faut repenser tout ça pour arriver à un bénéfice mutuel, et non pas pour quelques-uns, sinon pour tous les citoyens.

- Vous pensez que l’Union Européenne voit l’Amérique latine comme les nouveaux « chinois » ?

- Je pense que oui. La logique de l’Union Européenne va vers une stratégie de concurrence mondiale : l’UE a besoin de garantir de nouveaux marchés pour se maintenir au niveau de géant commercial face à de nouveaux acteurs émergents qui peuvent disputer sa position sur le marché mondial. Ces accords sont un pion qui entre dans le cadre de cette stratégie. Pour moi, dans cette dualité entre l’Europe des valeurs et des principes et l’Europe commerciale on voit clairement, avec ces accords, le renforcement de son rôle en tant que géant commercial.

- L’Espagne a toujours joué un rôle d’intermédiaire entre l’UE et l’Amérique latine. Quel rôle a joué l’Espagne dans la négociation de ces accords ?

- L’Espagne était l’un des pays les plus intéressés à ce que les négociations se terminent le plus rapidement possible. Tous les investissements espagnols en Amérique latine ne sont un secret pour personne. Le fait de pouvoir consolider des avantages majeurs en termes d’investissement et d’établissement pour les entreprises espagnoles en Amérique Latine était un objectif très important pour l’Espagne, et c’est pour cela qu’elle a appuyé sur l’accélérateur pour que ces négociations se terminent rapidement. L’entreprenariat espagnol, avec des intérêts très forts en Amérique latine, a prévalu sur l’intérêt que l’Espagne aurait à consolider d’autres types de relations, comme par exemple réfléchir ensemble sur la direction que l’on prend. S’il existe une région qui partage le même héritage et les mêmes valeurs que l’Union Européenne, c’est l’Amérique latine.

- Voyez-vous cela comme un nouveau colonialisme ?

- D’une certaine manière, oui.


 source: Terre des Hommes France