Les arguments dépassés des défenseurs de l’accord de libre-échange avec le Mercosur

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L’Obs | 3 juillet 2019

Les arguments dépassés des défenseurs de l’accord de libre-échange avec le Mercosur

Par Pascal Riché

Dans les années 1980, la presse avait baptisé Pascal Lamy « l’Exocet », du nom de ces missiles d’extrême précision qui avaient tant impressionné lors de la guerre des Malouines. Le conseiller de Jacques Delors était à la fois intelligent et moderne ; l’un des premiers à avoir compris l’importance du basculement du monde. Il œuvrait à « la réconciliation de la gauche avec le marché », comme on disait alors. Il a ensuite fait une brillante carrière (commissaire européen, directeur de l’OMC, Organisation mondiale du Commerce…) et écrit plusieurs solides essais. Aussi, c’est avec intérêt que nous l’avons écouté, ce lundi matin, sur France-Inter, défendre le très contestable accord commercial passé entre les pays de l’UE et ceux du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay…) pour créer un marché de 780 millions de consommateurs.

Avec son inimitable accent parigot, Lamy a multiplié les arguments. Pour commencer, cet accord permettrait « d’arrimer le Brésil », dirigé par le populiste et climatosceptique Jair Bolsonaro, à l’accord de Paris. Donald Trump, qui cherche à casser ce dernier, s’est retrouvé « tout seul dans son coin » au G20 d’Osaka, s’est-il réjoui. Sous-entendu : fût-il mauvais, l’accord avec le Mercosur permet d’en sauver un meilleur… Etrange raisonnement, qui suppose qu’il n’y avait aucun autre moyen d’aboutir au même résultat.

Erreurs historiques

En attendant, on s’apprête à accroître les échanges avec des pays qui utilisent à gogo des farines animales et des pesticides interdits dans l’UE et qui, pour produire leur viande, déforestent à tout-va… Mais Lamy se récrie : « Vous pensez bien que les négociateurs ne sont pas rentrés tête baissée dans un truc qui allait continuer à cochonner la forêt amazonienne, faut pas les prendre pour des gens complètement azimutés. » Pur argument d’autorité, un de ceux que ne supportent plus les citoyens : ils savent, pour l’avoir constaté à de multiples reprises, que les « Exocet » qui nous gouvernent sont capables d’erreurs historiques.

Ces cerveaux juraient que l’euro ferait converger les économies ; il les a fait diverger. Que la Chine se démocratiserait après son entrée dans l’OMC ; elle s’est muée en Etat « technotalitaire »… Cette fois, Lamy pronostique une pluie d’emplois, car les Européens « sont devenus beaucoup plus compétitifs ». Mais combien de fois n’a-t-on pas promis que la compétition ferait merveille, sans résultat ? En guise d’estocade, l’ex-patron de l’OMC ose un piètre sophisme : « Qui est contre le libre-échange ? M. Trump ! »

En l’écoutant, on avait le sentiment d’avoir embarqué dans une machine à remonter le temps. Or les temps ont changé. Au siècle dernier, on pouvait se convaincre que le commerce assurerait la paix, la démocratie, la prospérité, voire la « fin de l’histoire ». L’urgence climatique nous force à penser autrement et à constater, avec Nicolas Hulot, que le libre-échange est à l’origine de grands problèmes écologiques.

L’augmentation de la production bovine en Amérique du Sud, quoi qu’en dise Lamy, ne manquera pas d’accélérer la déforestation. Et quel est le sens de faire se croiser, au milieu de l’Océan, de la viande argentine et de la viande européenne voguant en sens inverse ? A quoi bon encourager les voyages, dans des cargos ultrapolluants, d’avocats ou de fruits hors saison chez nous alors qu’il est si simple de manger local ? Si, comme Pascal Lamy, on a pu naguère croire aux vertus du libre-échange, il est urgent d’accepter des remises en question. Même les Exocet et leur logiciel finissent par être dépassés.

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source: L’Obs