« On ouvre encore plus les portes à l’agrobusiness »

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L’Humanité | 1 juillet 2019

« On ouvre encore plus les portes à l’agrobusiness »

Salué par Macron, le traité de libre-échange
entre l’Union européenne et les pays du
Mercosur entraîne une levée de boucliers
de la part de nombre d’organisations non
gouvernementales. Entretien.

Emmanuel Macron avait promis qu’il ne
signerait pas un mauvais accord. Et
pourtant, ce traité de libre-échange
avec le Mercosur (Brésil, Argentine,
Uruguay et Paraguay) va encore une
fois à l’encontre de ses dires ?

MAXIME COMBES Clairement ! On donne
notamment une légitimité à un Jair Bolsonaro
alors que celui-ci remet en cause de manière
p e r m a n e n t e l e s r é g u l a t i o n s
environnementales au Brésil. Il a démantelé
le ministère de l’Écologie. Il favorise la
déforestation au profit de l’agrobusiness et
viole les droits de populations indigènes. Signer cet
accord, c’est lui délivrer un blanc-seing. Mais, au-delà,
regardons les répercussions en Europe. L’UE, en
acceptant d’importer des produits agricoles (viande
bovine, volaille) et en continuant à importer massivement
du soja (transgénique), va fortement déstabiliser son
secteur agricole.

Un tel accord va-t-il aussi à l’encontre des efforts
faits par certains en Europe pour mettre sur pied
une agriculture responsable?

MAXIME COMBES C’est un très mauvais signal qu’on
donne. Cet accord va avoir des impacts négatifs
sur la capacité des pouvoirs publics et du monde
paysan à organiser une transition vers une
agriculture locale et de qualité. On ouvre encore
plus les portes à l’agrobusiness et à ses
multinationales.

Au-delà de l’agriculture, qu’en est-il aussi du
secteur de l’énergie ? Ainsi l’Argentine et ses
hydrocarbures non conventionnels. Ne va-t-on
pas inciter ce pays à produire toujours plus et à
détruire encore?

MAXIME COMBES Le mandat avec lequel la
Commission européenne a négocié avec le
Mercosur n’a jamais été rendu public. On ne
sait rien des secteurs qui ont été mis sur la table. Il est
clair, par contre, que cette fuite en avant fera primer les
intérêts des multinationales sur les exigences sociales,
les droits humains, la lutte contre le réchauffement
climatique et la protection de la biodiversité. Tout cela
est lié à la nature même des règles qui organisent le
commerce international et sur laquelle se base la signature
de ces accords. Ces règles imposent que rien ne puisse
entraver un accord, et ce, même s’il nuit à des principes
fondamentaux.

Est-il encore possible que les pays européens, qui doivent
ratifier le traité, le retoquent ?

MAXIME COMBES Il faut d’abord rappeler que le mandat
commercial avec lequel la Commission européenne a
négocié est fondé sur des règles édictées au siècle passé.
Or celles-ci sont aujourd’hui obsolètes. Cette vieille
doctrine européenne qui voulait placer l’Europe au cœur
des négociations économiques n’est plus d’actualité. Le
climat et les inégalités sociales sont les seuls enjeux de
demain. Ensuite, tout est possible. Nous sommes sûrement
devant un accord mixte, qui mêle des enjeux de commerce,
mais aussi des éléments qui ne sont pas liés à celui-ci. Or
ces éléments extérieurs doivent aussi être ratifiés par les
parlements de chaque État membre et, pourquoi pas,
invalidés. Du coup, rien n’est terminé. Ces derniers jours,
il y a eu de très fortes mobilisations de nombreux secteurs:
ONG, syndicats et monde agricole dans son ensemble.
Pour rappel, le Parlement européen était extrêmement
divisé lorsqu’il a fallu discuter avec l’Amérique de Donald
Trump. Pourquoi pas dès lors avec le Brésil de Bolsonaro ?

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ÉRIC SERRES

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