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Six mois après le Brexit, les espoirs britanniques de signer des accords de libre-échange s’envolent

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Le Monde | 4 août 2020

Six mois après le Brexit, les espoirs britanniques de signer des accords de libre-échange s’envolent

Par Eric Albert

Le slogan, rabâché par Boris Johnson, avait su résumer l’ambition du Royaume-Uni après le Brexit : « Global Britain », la Grande-Bretagne mondiale. Le pays, après être sorti de l’Union européenne (UE) le 1er février, devait s’ouvrir au reste du monde et notamment signer de nombreux accords de libre-échange. « Après des décennies d’hibernation, nous redevenons des promoteurs du libre-échange mondial », vantait le premier ministre britannique en février.

Six mois et une pandémie plus tard, le bilan de cette ambition est maigre. Non seulement les négociations avec l’UE – région qui représente la moitié du commerce britannique – ne sont pas conclues, mais aucun grand accord de libre-échange avec le reste du monde n’a été signé. « Pour le gouvernement, c’est une déception ; pour les experts, ce n’est pas une surprise », note David Henig, spécialiste du commerce international au sein du groupe de réflexion European Centre for International Political Economy.

« Pas de traitement spécial »

Mardi 4 août, le déplacement aux Etats-Unis de Liz Truss, la ministre conservateur du commerce international, est venu symboliser cet échec provisoire. Rien de concret n’est sorti de sa rencontre avec son homologue Robert Lighthizer.

Un accord avec les Etats-Unis (15 % du commerce britannique) était pourtant l’un des principaux objectifs des brexiters. Donald Trump lui-même s’était montré prometteur, évoquant un potentiel accord « massif ». Mais les négociations, qui ont débuté en février et dont le troisième « round » est en cours, n’avancent pas. Elles butent en particulier sur les normes alimentaires, les Américains voulant ouvrir ce marché aux poulets lavés au chlore ou aux bœufs aux hormones. Les Britanniques refusent pour l’instant, ayant promis de ne pas jouer au moins-disant sanitaire sur ce dossier. Un autre point d’accrochage concerne le prix des médicaments, le pays de l’Oncle Sam souhaitant libéraliser ce secteur très encadré. Alors que les élections américaines approchent, reléguant au second plan pour M. Trump une potentielle entente avec le Royaume-Uni, Londres semble avoir renoncé à signer un accord cette année.

Pire encore, Mme Truss était à Washington non pas pour conclure un accord, mais pour demander aux Américains de lever les sanctions qui pèsent sur son pays. Dans le cadre de la dispute entre Airbus et Boeing, des droits de douane de 25 % sur le whisky écossais ont été imposés par les Américains en novembre 2019. « Cette affaire a montré que le Royaume-Uni n’a pas pu obtenir de traitement spécial, analyse David Henig. Dans les négociations commerciales, les Etats-Unis ne veulent rien donner gratuitement. » « Donald Trump aurait bien voulu un accord avec le Royaume-Uni, mais il veut en sortir vainqueur », ajoute Sam Lowe, du groupe de réflexion Centre for European Reform. Face au mastodonte américain, le Royaume-Uni se découvre poids plume.

Les circonstances sont particulièrement difficiles. La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, et le mouvement général de démondialisation, accéléré par la pandémie, font du Royaume-Uni un outsider. Voilà une puissance économique de taille moyenne qui prône une politique de libre-échange qui fleure bon la fin du XXe siècle. « Le Royaume-Uni se trouve face à un monde qui est de plus en plus dominé par le mercantilisme et la puissance, témoignait, en juillet, à l’agence Bloomberg Rob Davies, un ancien ministre du commerce de l’Afrique du Sud. Ça ne va pas être facile. »

Un modèle économique à choisir

Cela ne signifie pas que rien n’a été fait du côté britannique. Le ministère du commerce international, qui a été créé juste après le référendum sur le Brexit en 2016, a réussi à conclure une vingtaine d’accords visant… à conserver le statu quo. En quittant l’UE, le Royaume-Uni va, en effet, perdre l’avantage des accords de libre-échange que les Européens ont déjà passé avec des pays tiers. Il doit donc les répliquer, en les remplaçant un par un. Près de la moitié des pays ont déjà été couverts, dont la Suisse, l’Afrique du Sud et la Corée du Sud. Le Japon est en cours de négociations et le gouvernement britannique est suffisamment optimiste pour espérer signer « en septembre ». Il manque cependant d’importants pays, comme le Canada ou la Norvège.

Par ailleurs, des négociations officielles en vue d’accords de libre-échange ont été lancées avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Elles se présentent sous de meilleurs auspices qu’avec les Etats-Unis, et les spécialistes estiment qu’un accord à relativement court terme est possible. « Mais ces deux pays représentent 0,01 % du commerce britannique », relativise M. Henig.

Le problème est que les négociations seront difficiles à mener tant que le Royaume-Uni n’aura pas choisi le modèle économique qu’il veut suivre. « On ne sait toujours pas si on veut être un pays vraiment ouvert comme Singapour ou un pays similaire à ce que font les autres pays européens, note M. Lowe. Est-ce que le gouvernement est prêt à faire face à la colère des agriculteurs s’il s’ouvre aux normes alimentaires américaines, par exemple ? »

Cette hésitation reflète les tensions au sein du Parti conservateur, entre une aile de brexiters historiques qui rêvent du modèle de « Singapour-sur-Tamise », et une autre plus traditionnelle et prudente. « “Global Britain” était un simple slogan et il faut maintenant y mettre du concret », conclut Sam Lowe. Ce n’est qu’une fois cette politique éclaircie que les négociations de libre-échange pourront vraiment avancer.


 source: Le Monde