Libre-échange avec l’Europe : l’Afrique en péril

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Ouest France | 13 juin 2016

Libre-échange avec l’Europe : l’Afrique en péril

L’actualité récente a mis en avant le projet de traité de libre-échange entre les États-Unis et l’Union européenne, appelé Tafta ou TTIP.

De nombreuses voix, jusqu’aux plus hauts responsables, se sont fait entendre pour s’y opposer.

En revanche, on parle peu, ou pas du tout, d’un accord en cours entre l’Union européenne et les quinze pays de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) plus la Mauritanie, que l’on appelle APE : Accord de partenariat économique. Ce silence s’explique par l’avantage qu’il représente à moyen terme pour l’Europe… au prix de conséquences désastreuses pour l’Afrique !

C’est pratiquement contraints et forcés, et sans consultation de leur société civile, que les États africains ont paraphé ces accords. En effet, les APE prévoient la suppression des droits de douane sur les quatre cinquièmes des exportations de l’Union européenne, tandis que celle-ci continuera à importer d’Afrique de l’Ouest la totalité de ses produits, déjà en franchise de droits.

Les pays africains ne pourront plus taxer la plupart des produits européens qu’ils importent, se privant ainsi de recettes budgétaires considérables, alors que leur développement requiert un renforcement des capacités d’intervention publique. Et ce que l’UE leur promet de verser en contrepartie est un mirage. Pour les seize pays d’Afrique, l’APE se traduira donc par une ouverture de leurs frontières sans nouvelles contreparties. Les risques majeurs sont le saut vers le libre-échange, sans y être vraiment préparés, et l’abandon de leur souveraineté alimentaire.

Les paysans africains ne sont pas prêts

Les paysans d’Afrique de l’Ouest, qui font face aux aléas climatiques connus, représentent les deux tiers de la population. Si, aujourd’hui, ils s’organisent, se forment, mettent au point des variétés plus adaptées aux changements climatiques, ils ne sont pas encore prêts à affronter, dans un contexte de libre-échange, la concurrence des paysans européens dont la productivité est jusqu’à 1 000 fois supérieure à la leur et qui bénéficient des primes de la Pac.

Ces paysans du Sud croient à l’agriculture familiale. Ils attendent des politiques agricoles qu’elles permettent de financer du matériel, des animaux, des travaux d’irrigation et toutes dispositions pour être les acteurs de l’agriculture africaine, qu’ils sont déjà aujourd’hui. Mais l’Union européenne, le G8, la Banque mondiale et la plupart des dirigeants africains ne misent que sur le libre-échange, les investissements étrangers et l’agro-industrie, en accaparant des terres sans se soucier des hommes, ni de l’environnement ni de la sécurité alimentaire.

Selon Ibrahima Coulibaly, vice-président du Roppa, un réseau de producteurs africains et d’organisations paysannes, « l’APE ne va pas créer de la croissance, mais détruire l’économie rurale et l’emploi paysan, provoquant une migration massive des campagnes vers les villes… et vers l’Europe. Ces accords confinent le rôle de l’Afrique de l’Ouest dans la fourniture de matières premières aux industries européennes, tout en offrant le marché de la région aux produits européens subventionnés… Ils vont y installer la précarité et l’instabilité ».

On attend donc que les parlementaires français et européens, ainsi que les gouvernements, se saisissent de ce grave problème pour repousser ce libre-échange qui peut tuer l’Afrique. On attend d’eux qu’ils contribuent à une vraie politique de développement de l’Afrique de l’Ouest.

Jean-Michel Lastennet, porte-parole du Collectif 29 pour la souveraineté alimentaire dans les pays du sud et en Europe. Ce collectif regroupe douze organisations paysannes, ONG et associations de consommateurs.

source: Ouest France