bilaterals.org logo
bilaterals.org logo
   

Prise de position sur les conséquences transnationales de la guerre en Ukraine sur l’insécurité alimentaire dans de nombreux pays africains

All the versions of this article: [English] [français]

Photo: La Via Campesina

afrique-europe-interact | 14 mars 2022

Prise de position sur les conséquences transnationales de la guerre en Ukraine sur l’insécurité alimentaire dans de nombreux pays africains

Non au régime de libre-échange ! Pratique solidaire pour un droit à la souveraineté alimentaire ! Renforcer l’agriculture locale et à petite échelle ! Prévenir activement les crises alimentaires ! OMC-waiver 2.0 !

Une pratique solidaire contre les conséquences de la guerre en Ukraine doit voir plus loin que son propre continent et doit également inclure d’atténuer activement les conséquences de la guerre sur l’insécurité alimentaire et la faim.

Notre réseau s’est récemment exprimé dans deux communiqués de presse datés du 1er et du 5 mars 2022 sur les contrôles aux frontières et l’exclusion raciste dans l’accueil des personnes fuyant la guerre en Ukraine [1].

Cependant, les conséquences de la guerre en Ukraine s’étendent bien au-delà des frontières du continent européen, comme nous voulons le montrer dans cette déclaration. Les deux belligérants, la Russie et l’Ukraine, font partie des plus grands exportateurs de blé au monde. De nombreux pays du Sud, y compris ceux dans lesquels notre réseau est actif, dépendent des importations de blé, dont une part souvent importante provient d’Ukraine et de Russie [2]. Leur situation d’approvisionnement est désormais gravement menacée. En raison de la disparition des importations de blé ukrainien et russe, le prix mondial du blé a déjà atteint un niveau record [3].

Cette situation constitue une menace, en particulier pour les populations urbaines pauvres qui vivent dans des pays où de nombreux produits à base de blé sont consommés, mais pas cultivés sur place. En Tunisie, par exemple, les produits à base de blé sont déjà rationnés dans les supermarchés, car de nombreuses personnes ont commencé à stocker des produits à base de blé en prévision d’une pénurie. En comparaison avec les pays du Maghreb qui dépendent fortement des importations de blé, l’Allemagne, qui dispose d’une part importante d’auto-approvisionnement, n’a plutôt pas de souci à se faire [4]. Cela ne devrait toutefois pas être une raison pour rester les bras croisés pendant que les denrées alimentaires se raréfient ailleurs, mais plutôt nous inciter à faire preuve de solidarité internationale.

La dépendance vis-à-vis des importations de denrées alimentaires est entre autres une conséquence du régime de libre-échange mondial. Ce dernier a poussé de nombreux pays africains à dépendre des importations de denrées alimentaires après avoir réussi à détruire ou du moins à affaiblir [5] les marchés locaux de produits alimentaires [6]. En période de crise, comme la guerre en Ukraine, la pandémie Covid19, la crise climatique et/ou les crises économiques, le risque d’une telle dépendance alimentaire est particulièrement évident, mais le modèle présente également de graves désavantages en période apparemment “hors crise”. En effet, plus les importations de denrées alimentaires (généralement fortement subventionnées) augmentent, plus l’agriculture et l’élevage ruraux sont évincés des marchés locaux. L’exode rural, qui débouche souvent sur la pauvreté urbaine et l’absence de perspectives, est ainsi quasiment programmé.

L’allègement de la dette au début des années 2000 était lié à des mesures draconiennes, comme l’interdiction de stocker des denrées alimentaires de base au Niger ou l’obligation de réduire les subventions pour les denrées alimentaires de base. Et cela a laissé des traces jusqu’à aujourd’hui, car beaucoup de ce qui a été brisé à l’époque n’a jamais pu être reconstruit.

L’objectif de la souveraineté alimentaire est partagé par de nombreuses alliances et mouvements paysans. Des groupes de notre réseau se consacrent également à l’objectif de la souveraineté alimentaire, comme par exemple le village d’artistes écologique Faso Kele en Guinée ou la coopérative paysanne Luzolo lua toma de notre camarade Victor Nzuzi en République démocratique du Congo [7].

Une fois déjà, la souveraineté alimentaire a pu être établie de manière déterminante par le biais d’une politique commerciale protectionniste, à savoir au Burkina Faso dans les années 1980, sous la présidence de Thomas Sankara, qui n’a duré que quatre ans [8]. Mais cela s’est passé avant la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et en refusant les programmes d’ajustement structurel, dans un contexte où la marge de manœuvre pour l’application de politiques commerciales protectionnistes était encore plus grande qu’elle ne l’est aujourd’hui. L’une des mesures de politique commerciale appliquées sous Sankara consistait à fixer un pourcentage minimum de céréales locales pour la production de pain et de bière dans le pays. Maintenant que les importations de blé vont s’effondrer, le moment serait propice pour promouvoir politiquement des alternatives locales à la farine, comme la farine de mil, de maïs ou de manioc.

Afin d’aspirer à une telle souveraineté alimentaire (et donc à une politique de résistance à l’exploitation économique par le régime de libre-échange), nous avons besoin d’un état d’exception ou d’une dérogation aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (et des accords multilatéraux de libre-échange qui s’y réfèrent, comme les APE et l’accord post-Cotonou) qui contrarient diamétralement l’objectif de souveraineté alimentaire. Dans le cadre de la campagne ’make them sign’, nous avons déjà demandé, avec de nombreux autres acteurs de la société civile, une waiver à l’OMC, c’est-à-dire la suppression d’un certain nombre de règles du commerce de l’OMC, dans le contexte de la suppression des brevets sur les vaccins et les médicaments de Corona [9]. Le même principe, adressé à la même organisation internationale, pourrait également être appliqué dans le contexte de la crise alimentaire qui s’annonce en raison de la guerre en Ukraine, afin d’éviter le pire.

Ainsi, le renforcement de la production et de la consommation locales de denrées alimentaires par les petits agriculteurs n’est pas seulement une solution à la crise climatique, mais également un instrument de souveraineté et de lutte contre la faim. La manière la plus durable d’y remédier n’est pas, ou du moins pas seulement, l’aide alimentaire à court terme, mais des mesures protectionnistes de politique commerciale. Pour pouvoir appliquer de telles mesures sans sanctions, il faut toutefois adapter ou suspendre les règles du commerce mondial actuellement en vigueur au sein de l’OMC, une sorte de OMC-waiver 2.0. Nous devons éviter que la guerre en Europe ne plonge les populations des pays africains dans une crise alimentaire !

Pour prévenir les crises alimentaires potentielles dans les pays africains et pour lutter contre les conséquences dramatiques de la guerre en Ukraine sur l’approvisionnement alimentaire de ces États, nous demandons :

 Une pratique solidaire globale pour contrer activement les conséquences de la guerre sur l’insécurité alimentaire et la faim ;

 Une adaptation ou une suspension des règles du commerce mondial actuellement en vigueur au sein de l’OMC, qui sont en conflit avec l’objectif de la souveraineté alimentaire ;

 L’arrêt et la non-extension d’autres accords de libre-échange (comme les APE et l’accord post-Cotonou) qui entraînent la destruction ou l’affaiblissement des marchés alimentaires locaux dans les pays africains et les rendent dépendants des importations de denrées alimentaires ;

 La promotion politique des alternatives locales de farine ;

 La promotion politique des engrais biologiques produits localement (subventions pour la vente d’engrais et de produits biologiques, offres de formation dans la production et l’agriculture d’engrais biologiques) ;

 La primauté du droit à l’alimentation et, au mieux, de la souveraineté alimentaire sur toute idée de libre-échange ;

 Une réaction proactive aux crises alimentaires potentielles, au lieu d’attendre qu’il soit déjà trop tard.

Pour toute question, veuillez nous contacter à l’adresse [email protected]

Notes de bas de page

[1] 01 mars : Déclaration d’Afrique-Europe-Interact sur les contrôles racistes lors de la fuite d’Ukraine https://afrique-europe-interact.net/2116-0-Ukraine-Kein-Rassismus-an-der-Grenze.html ; 05 mars : Pour l’accueil de toutes les personnes fuyant la guerre en Ukraine ! Non à l’exclusion raciste ! https://afrique-europe-interact.net/2118-0-Ukraine-Fr-das-Recht-auf-Flucht-fr-alle.html

[2] La réduction des exportations de pétrole, en particulier de la part de la Russie, a également un impact transnational et contribue directement à l’augmentation du prix des aliments, étant donné que la plupart des aliments sont transportés par voiture ou par camion à travers les pays. De même, la disparition des exportations d’engrais en provenance d’Ukraine et de Russie posera de grands défis à de nombreux agriculteurs, car il n’existe pas d’alternatives viables dans de nombreux endroits.

[3] https://taz.de/Folgen-des-Ukrainekriegs-in-Ostafrika/!5839961/

[4] https://www.deutschlandfunk.de/der-tag-kaempfen-statt-weizen-saeen-dlf-05a927a5-100.html

[5] Cela vaut aussi bien pour les cas où le même produit est offert à la fois localement et importé, que pour les cas où des aliments qui n’étaient pas consommés localement auparavant ont trouvé leur place dans les cultures alimentaires locales, notamment en raison de leur offre bon marché. Certains pays africains produisent eux-mêmes du blé en plus des importations (notamment le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Égypte et l’Éthiopie), tandis que dans d’autres, comme le Sénégal, on mange la baguette au petit-déjeuner (un vestige de l’époque coloniale française), mais on ne produit pas de blé soi-même. Source : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e5/Production_of_wheat_%282019%29.svg

[6] voir par exemple la situation au Cameroun après la mise en œuvre de l’accord de libre-échange APE https://www.youtube.com/watch?v=1TTVGV8w5cU

[7] Dans notre dernier journal AEI, on trouve une interview avec des activistes des deux groupes : https://afrique-europe-interact.net/files/aei-zeitung_2021_22.pdf

[8] https://www.filmsforaction.org/watch/thomas-sankara-the-upright-man-2006/

[9] Voir aussi l’intervention de notre camarade Victor Nzuzi : https://afrique-europe-interact.net/2072-0-Redebeitrag-Victor.html


 source: afrique-europe-interact